Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

conjoncture (suite)

On peut, dans ce sens, parler de la conjoncture économique de la France de 1945 à 1959 par exemple. La distinction opérée entre conjoncture et fluctuations cycliques, croissance économique ou variations saisonnières, pour nécessaire qu’elle soit ne suffit pas à préciser le concept de conjoncture. Ce dernier ne peut l’être que par une analyse des variations de l’activité économique s’appuyant sur un examen des comptes de la nation, ce qui permet de souligner l’interdépendance qui lie tous les phénomènes économiques. Cette interdépendance est mise en évidence grâce à l’emploi de la méthode de comptabilité à partie double. Pour chaque mouvement d’un compte, il faut rechercher la contrepartie dans un autre compte du même agent ou dans un compte d’un agent différent. La comptabilité* nationale permet ainsi d’appliquer à l’observation conjoncturelle la théorie de Léon Walras sur l’équilibre général, dont le « zigzag » de Quesnay* constituait déjà une première figuration intuitive.


La recherche et l’utilisation d’« indicateurs »

Puisque tous les phénomènes économiques sont interdépendants et puisque les actions et les réactions qui se produisent à l’intérieur du système économique ne suivent pas nécessairement les mêmes cheminements, la recherche d’indicateurs propres à donner une interprétation mécanique de la conjoncture est condamnée d’avance à l’échec. On pourra bien multiplier les collections d’indicateurs, mesurer les décalages et les dispersions qui caractérisent leur évolution, on ne parviendra jamais à en dégager une explication générale de la conjoncture ni à s’en servir avec succès pour la prévision.

Néanmoins, ces indicateurs sont utiles et même indispensables, mais leur rôle ne consiste pas à annoncer automatiquement les différentes phases de la conjoncture. Ils doivent être choisis de façon à représenter non pas des séries isolées de phénomènes d’un type donné, mais de façon à montrer les différents aspects de l’évolution d’un ensemble complexe de phénomènes liés les uns aux autres. Autrement dit, à l’étude verticale de séries chronologiques indépendantes les unes des autres, il faut substituer une étude à la fois verticale et horizontale de séries chronologiques liées les unes aux autres, ces liaisons pouvant comporter des décalages dans le temps plus ou moins importants et variables. Parmi les indicateurs qui répondent à ces exigences, le plus représentatif est « le produit national brut à prix constants et à prix courants », puisqu’il tient compte, en principe, de toutes les activités économiques de la nation.

Établi en valeur réelle, c’est-à-dire aux prix constants d’une période de référence, le produit net, obtenu en déduisant les amortissements du produit brut, donne la meilleure mesure de la croissance économique de la nation en longue période. Les variations du rythme de croissance du produit national brut à prix constants constituent en revanche l’expression la plus synthétique des variations conjoncturelles en courte période.

Établi en valeur courante, le produit national permet de suivre les modifications constatées du produit en valeur réelle à travers tout le système économique, en facilitant ainsi la recherche des causes premières de ces modifications. En effet, le produit national brut est la somme des valeurs ajoutées de toutes les branches d’activité. Il comporte trois aspects : un aspect production ; un aspect revenu (le produit national brut est la somme de tous les revenus engendrés par la production : salaires et cotisations nationales de Sécurité sociale, profits distribués bruts, profits non distribués avant impôts, impôts indirects nets de subventions) ; un aspect utilisation fiscale (le produit national brut est la somme de toutes les utilisations finales de biens et services produits par la nation : consommation privée et publique, formation de capital fixe, formation de stocks, exportations nettes au sens large).

Ainsi, l’origine de toute modification du produit national peut être recherchée, à la fois, dans trois directions : celle des conditions de production, celle des variations indépendantes des rémunérations des facteurs, celle des modifications de la demande.

Cependant, malgré son caractère synthétique et général, le produit national brut ne peut être considéré comme l’indicateur unique de la conjoncture.

D’une part, le produit national n’est connu qu’avec un retard considérable. Les pays les plus avancés dans le domaine de la comptabilité nationale (en premier lieu les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, les Pays-Bas, la Norvège, la France, l’Allemagne occidentale) s’efforcent d’en établir des estimations provisoires à des intervalles trimestriels. Dans tous les autres pays, ce n’est que plusieurs mois après la fin de l’année que l’on obtient les chiffres de l’année écoulée. Ils ne peuvent alors servir qu’à l’interprétation des conjonctures passées. L’observation de la conjoncture présente et, à plus forte raison, la prévision de la conjoncture future doivent faire appel à des indicateurs auxiliaires moins complets et moins parfaits, mais qui rendent compte des modifications de la conjoncture dans des délais bien moins longs, comme les indices de la « production industrielle », le « volume des marchandises transportées », la « consommation d’électricité », les « offres et les demandes d’emploi », le « temps de travail », les « chiffres d’affaires » et les « bénéfices des sociétés », les « commandes enregistrées » et le « volume des commandes en carnet », les « commandes de papier et de carton d’emballage », etc. Le recours à ces indicateurs verticaux intervient alors à titre complémentaire et provisoire, leur interprétation ne devenant définitive qu’après son intégration dans l’interprétation fondée sur une analyse du produit national brut.

D’autre part, le produit national n’est pas assez sensible aux différents aspects des fluctuations conjoncturelles. En effet, le produit national représente une masse énorme d’opérations économiques, dont certaines se développent tandis que d’autres se réduisent. Des compensations qui ont lieu ainsi peuvent avoir, pour le même montant du produit total, une signification conjoncturelle très différente, selon les diverses modalités de combinaison des éléments particuliers du produit.

Il est donc nécessaire de considérer, à côté du produit national (indicateur essentiellement quantitatif de la croissance et de la conjoncture), des indicateurs qualitatifs appelés à mettre en valeur les différents changements intervenus dans la composition du produit.