Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Condorcet (Marie Jean Antoine Nicolas Caritat, marquis de) (suite)

Dans la tourmente révolutionnaire

À la veille de la Révolution, Condorcet est le plus illustre représentant du « parti philosophique » ; il apparaît comme l’héritier des penseurs du xviiie s., un partisan convaincu des idées nouvelles. Membre de la municipalité parisienne en 1790, il proteste contre le fameux décret du marc d’argent, écrit sur les assignats, sur la Constitution civile du clergé, sur le mode de nomination des ministres. Son activité est inlassable. Élu député de Paris à l’Assemblée législative, il propose un plan grandiose d’organisation de l’enseignement national et, plus tard, un projet de Constitution, qui ne sera pas retenu. Dès le 10 août 1792, il est favorable à la République, mais n’est pas homme de parti et ne prône pas la violence ; il veut rester un patriote uniquement préoccupé du bien public. Élu à la Convention, il se prononce dans le procès du roi pour la peine la plus grave qui ne soit pas la mort. Devenu suspect aux Montagnards du fait de ses amitiés pour les Girondins, il est décrété d’accusation en juillet 1793 pour avoir protesté contre la Constitution de l’an I, mais il réussit à se cacher ; par le décret du 3 octobre, il est mis hors la loi et ses biens sont confisqués. Pendant huit mois, il parvient à se dérober aux recherches et, dans sa réclusion forcée, écrit son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, où il retrace le progrès des sciences et de la civilisation depuis les temps primitifs, et où il s’enthousiasme pour l’idéal philosophique du xviiie s., qu’il résume dans ces trois mots : raison, tolérance, humanité — avec une grande confiance dans les réalisations de l’avenir par les conquêtes de la science. Craignant une perquisition, il quitte sa retraite, erre dans la campagne et est arrêté à Clamart. Il est conduit à la prison de Bourg-l’Égalité (Bourg-la-Reine) : on le trouve mort dans sa cellule le 29 mars 1794. Sans doute s’était-il suicidé grâce au poison que lui avait donné son ami et beau-frère le médecin Georges Cabanis.

A. M.-B.

 J. S. Schapiro, Condorcet and the Rise of Liberalism in France (New York, 1934). / X. Torau-Bayle, Condorcet, marquis et philosophe, organisateur du monde moderne (Impr. Dauer, 1938). / A. Centu, Condorcet e l’idea di progresso (Florence, 1956). / G.-G. Granger, la Mathématique sociale du marquis de Condorcet (P. U. F., 1956). / J. Bouissounouse, Condorcet, le philosophe dans la Révolution (Hachette, 1962).

condottiere

En Italie, aux xive et xve s., entrepreneur de guerre lié par contrat (condotta) aux États qui l’emploient.


Les « condottieri » contribuent à la substitution du mercenariat aux milices urbaines, garantes jusqu’alors de l’indépendance communale. Les querelles politiques, les luttes sociales qui opposent l’oligarchie dirigeante aux travailleurs, les massacres collectifs et les proscriptions qui entraînent l’instauration d’un « podestat » étranger, l’enrichissement des marchands, désormais convaincus qu’il est plus profitable pour eux de confier le soin de leur défense à des soldats de métier, enfin le retour, en 1378, de la papauté à Rome, où elle ne « tient que par la force des bandes qu’elle engage à prix d’or », tels sont quelques-uns des principaux facteurs qui expliquent l’étonnant développement du mercenariat en Italie à la fin du Moyen Âge.

Presque tous d’origine étrangère et vivant en bandes isolées au xive s., les mercenaires se regroupent finalement en compagnies d’aventure sous l’autorité d’un chef suprême, mais non absolu. Organisées sur le modèle des sociétés commerciales dont les membres se partagent les gains et les pertes au prorata de leur participation en capital, dirigées par un capitaine qui est une sorte de président de conseil d’administration, les compagnies portent des noms de fantaisie qui constituent leur raison sociale. Ces intitulés, qui n’évoquent jamais la personne de leur chef, se réfèrent soit à des notions de couleur, telles les Compagnies blanche, noire ou rose, soit à des symboles d’ordre plus ou moins religieux, telles la Compagnie de l’Étoile de Hanneken von Baumgarten (Anichino di Bongardo), qui extorque en onze mois 76 000 florins à Sienne, et la Compagnie de Saint-Georges, constituée par Ambrogio Visconti et qui renaîtra sous la direction d’Alberico da Barbiano. Enfin, les plus célèbres portent des titres qui rappellent l’origine de leurs chefs ou de leurs membres. Il en est ainsi de la Grande Compagnie de Konrad von Landau (Corrado di Landau), formée surtout de mercenaires allemands, qui ravage l’Italie péninsulaire vers 1355, de la Compagnie hongroise, défaite par Albornoz entre 1354 et 1357, de la Compagnie des Bretons de Silvestro Budes, qui désole l’Italie centrale de 1376 à 1379, de la Compagnie des Anglais, d’Alberto Sterz, et de la Compagnie « sainte », enfin, fondée en 1375 par John Hawkwood, ce fils d’un tanneur londonien entré en Italie v. 1363 à la tête d’une bande internationale. Passé au service de Florence en 1378, rebaptisé du nom italien de Giovanni Acuto, il meurt le 16 mars 1394 dans cette ville, qui élève en son honneur dans la cathédrale Santa Maria del Fiore un tombeau orné d’un portrait équestre par Paolo Uccello en 1436.

L’italianisation de ce capitaine d’aventure consacre en fait la renonciation des Italiens au service des compagnies étrangères, condamnées par l’opinion publique.

La première génération de condottieri autochtones, illustrée par Alberico da Barbiano (v. 1348 - v. 1409) et par Taddeo Giustiniani, s’affirme avec vigueur aux dépens des derniers routiers étrangers à la fin du xive s. ; la deuxième s’impose à la faveur des querelles intestines inextricables qui bouleversent les États pontificaux, des conflits qui opposent Naples à la papauté, celle-ci à Venise et surtout cette dernière à Milan.

D’origine souvent paysanne, frustes et même illettrés, mais braves, ces condottieri s’avèrent de remarquables tacticiens et quelquefois d’excellents stratèges. Aimant la guerre pour le combat et pour le profit qu’elle rapporte, changeant sans scrupule de camp en fonction de leurs intérêts immédiats, ils rêvent de conquérir une seigneurie. Comme ceux de la première génération italienne, les plus illustres condottieri de la deuxième meurent avant d’atteindre leur but, tel Facino Cane (v. 1360-1412), qui ne reste fidèle à Giovanni Maria Visconti que dans la mesure où il peut lui arracher la seigneurie ou le contrôle d’Alexandrie, de Plaisance et de Pavie, tel aussi Andrea Fortebracci, comte Braccio da Montone (1368-1424), qui se constitue un véritable État ombrien autour de Pérouse à partir de 1416. À moins que leurs ancêtres ne leur aient légué une seigneurie antérieurement constituée, comme celle que détient à Rimini Sigismondo Pandolfo Malatesta (1417-1468), les autres échouent, tel Jacopo Dal Verme (1350-1409), tel Francesco Bussone, dit Carmagnola (entre 1380 et 1385-1432), dont Venise brise les ambitions en le faisant décapiter, tel aussi Erasmo da Narni, dit le Gattamelata (v. 1370-1443), que l’exemple du précédent contraint sans doute à rester fidèle à Venise, qui fait ériger en son honneur, à Padoue, le premier colosse équestre de la Renaissance par Donatello en 1453. Il en est de même du demi-paysan romagnol qu’était Muzio Attendolo (1369-1424), surnommé Sforza (celui qui fait effort ?) par Alberico da Barbiano, mais dont le fils Francesco (1401-1466) devient duc de Milan en 1450, substituant ainsi la dynastie des Sforza à celle des Visconti. Il réussit donc là où échouent les plus célèbres condottieri de la troisième génération, tels Jacopo Piccinino (1423-1465) et surtout Bartolomeo Colleoni (1400-1475). Nommé en 1454 capitaine général à vie de Venise, celui-ci lui lègue ses biens à condition que la seigneurie lui fasse sculpter par Verrocchio la magnifique statue équestre de la place Saint-Jean-et-Saint-Paul. Bien que leur but premier soit de gagner de l’argent et que le débauchage soit érigé au quattrocento à la hauteur d’une institution, les condottieri ne méritent pas totalement les reproches qui leur ont été faits de n’engager que des batailles non sanglantes (Machiavel) selon des méthodes dépassées. En fait, leurs pertes sont parfois lourdes (1 200 tués à Campomorto en 1482), même s’ils ont l’habileté de ménager leurs forces, de renoncer aux charges de cavalerie prématurées, de constituer des réserves, d’éclairer leur progression par de la cavalerie légère. Adoptant peut-être tardivement les armes offensives nouvelles, telle l’arquebuse à feu, qui n’apparaît qu’à la fin du xve s., les plus habiles d’entre eux recourent au service des pionniers (transport de 30 bateaux démontés jusqu’au lac de Garde par les hommes de Francesco Sforza en 1439) et à celui des artilleurs, dont les canons très mobiles jouent un rôle déterminant dans la bataille de Moninella entre Colleoni et Federico da Montefeltro, en juillet 1467.