Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Abraham (suite)

Certes, il ne s’agit pas de retrouver dans les récits rapportant les pérégrinations d’Abraham et de son clan à travers la Mésopotamie et le pays de Canaan une réelle précision historique. Ces antiques traditions religieuses, longtemps transmises par voie orale, charrient des développements qui tiennent de la légende ou du mythe. Tel est, par exemple, l’épisode de la femme de Lot, changée en statue de sel pour avoir été trop curieuse (Genèse, xix, 26) : explication populaire de la forme singulière d’une roche ou d’un bloc salin. Mais il n’en reste pas moins que le cataclysme qui détruisit Sodome et Gomorrhe est un fait de l’histoire dont témoigne l’affaissement géologique de la partie sud de la mer Morte. La légende ou le mythe n’est pas une négation de l’histoire ; l’un et l’autre en sont un mode d’expression. Les traditions patriarcales sont fermement ancrées dans l’histoire de cette première moitié du IIe millénaire où « Abraham l’Hébreu » vint, selon la Genèse, s’installer au pays de Canaan.

La foi d’Abraham et la foi du chrétien

Espérant contre toute espérance, il crut et devint ainsi père d’une multitude de peuples, selon qu’il fut dit : Telle sera ta descendance. C’est d’une foi sans défaillance qu’il considéra son corps déjà mort — il avait quelque cent ans — et le sein de Sara, mort également ; devant la promesse de Dieu, l’incrédulité ne le fit pas hésiter, mais sa foi l’emplit de puissance et il rendit gloire à Dieu, dans la persuasion que ce qu’Il a une fois promis, Dieu est assez puissant pour l’accomplir. Voilà pourquoi ce lui fut compté comme justice.

Or quand l’Écriture dit que sa foi lui fut comptée, ce n’est point pour lui seul ; elle nous visait également, nous à qui la foi doit être comptée, nous qui croyons en celui qui ressuscita d’entre les morts, Jésus notre Seigneur, livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification.
Saint Paul, Épître aux Romains, IV, 18-25 (trad. Bible de Jérusalem).


D’Our à Harran

Un clan araméen émigré de la région d’Our, en basse Mésopotamie. Il appartient à ces tribus semi-nomades qui, venant du désert syro-arabe et de la Mésopotamie, pénètrent, entre 2000 et 1750 av. J.-C., dans le pays de Canaan. Tel est le début de l’histoire des Hébreux, que l’on date généralement aux environs de 1850. « Et Térah [Tharé] prit Abram son fils et Lot fils de Haran, son petit-fils, et Saraï sa bru, femme d’Abram, et les fit sortir d’Our des Chaldéens pour aller au pays de Canaan » (Genèse, xi, 31).

Autour de l’antique cité d’Our, une des plus importantes du sud de l’Euphrate, gravitaient des tribus nomades qui commerçaient avec les citadins. En un premier temps, le clan des Térahites se dirige vers le nord de la Mésopotamie et s’arrête à Harran, dans la zone du haut Euphrate. Harran et Our sont deux villes sœurs, et l’histoire atteste des relations cultuelles étroites entre les deux cités. On y adore dans l’une comme dans l’autre le dieu-lune Nanna (Sin) et sa parèdre Ningal. Mais Harran n’est qu’une étape, Térah meurt, et Abraham quitte la haute Mésopotamie. Dans la perspective religieuse de la Bible, ce sera sur un ordre exprès de Dieu. La migration, cette fois, s’accomplit d’est en ouest. Et, de fait, les textes de Mari font connaître les nombreux déplacements de groupes qui, franchissant l’Euphrate, s’en vont nomadiser au-delà du fleuve, en direction du pays de Canaan, la Palestine biblique.


À travers le pays de Canaan

Lorsque Abraham et Lot, son neveu, qu’il a amené avec lui, arrivent en Canaan, le pays est occupé par une population sémite établie depuis le début du IIIe millénaire dans les plaines côtières et le Nord. Le reste du territoire est zone franche pour les nomades et leurs troupeaux.

La caravane partie de Harran campe aux environs de Sichem, que l’exploration archéologique a retrouvée au tell Balāṭa, à l’est de Naplouse. « Abraham traversa le pays, jusqu’au territoire de Sichem, au chêne de Moré. » Ce chêne de Moré, c’est-à-dire du « devin », est un arbre sacré marquant l’emplacement d’un vieux sanctuaire sémitique. Les endroits sacrés, arbres, tombes, sanctuaires, sont, avec les points d’eau, nécessité vitale pour les hommes et les troupeaux, les centres de ralliement des Hébreux nomades.

De Sichem, Abraham continue vers le sud jusqu’au Néguev. À l’époque patriarcale, cette région, malgré son nom (Néguev signifie le « pays sec »), n’était pas un désert, mais un pays pauvre, terre d’élection pour les nomades comme aussi pour les pillards. La pérégrination d’Abraham est jalonnée d’étapes dont les noms resteront dans l’histoire d’Israël : Béthel, Aï et surtout Hébron. Cette dernière région, au chêne de Mambré, autre emplacement sacré, sera le port d’attache du clan abrahamite.

C’est à ce moment de la vie du patriarche qu’il faut placer l’épisode du séjour en Égypte (Genèse, xii). Une période de sécheresse et de disette amène les nomades à chercher refuge dans la riche vallée du Nil.

Durant ce séjour arrive à Abraham une aventure dont l’aspect moral a longtemps embarrassé les commentateurs (Genèse, xii, 10 à 28). La tradition rapporte que Sara, femme d’Abraham, était très belle. En ces temps il valait mieux être le frère d’une jolie sœur que le mari d’une belle épouse, quand le seigneur du lieu la convoitait pour son harem. Abraham fait donc passer Sara pour sa sœur. Emmenée au harem royal, elle sera tout de même rendue à son légitime époux, car, dit le vieux chroniqueur, « Yahvé frappa de grands maux la maison de Pharaon, à cause de Sara, femme d’Abraham ».

De retour en Canaan, le clan, devenu trop important, se divise (Genèse, xiii). Entre Abraham et Lot ont surgi des difficultés : « Le pays ne suffisait pas à leur installation commune et ils avaient de trop grands biens pour habiter ensemble. » Lot se fixe près des villes du sud de la mer Morte, cédant ainsi à l’attrait d’une vie plus sédentaire. Abraham, lui, reste l’homme de la vie nomade. De Mambré-Hébron, il rayonne dans le sud du pays à la recherche des pâturages et des points d’eau. À ce plateau qui garde le souvenir du grand patriarche, les Arabes ont donné le nom de Rāmat al-Khalīl (la hauteur de l’Ami) : dans la Bible et le Coran, Abraham est appelé « l’Ami de Dieu ».

Un curieux récit (Genèse, xiv) nous conte comment Abraham vint au secours de son neveu, victime d’un raid militaire organisé par quatre rois. Les historiens ont renoncé à identifier les quatre souverains. Mais il n’y a pas si longtemps on caressait encore l’espoir de voir surgir dans la geste patriarcale le célèbre Hammourabi* de Babylone.