Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Albe (Fernando Álvarez de Tolède, duc d’)

Général et homme d’État espagnol (Piedrahita, prov. d’Ávila, 1508 - Lisbonne 1582).


Orphelin dès son jeune âge, il est élevé sous la tutelle de son grand-père Fadrique, qui s’efforce de lui donner une instruction complète en le confiant à des maîtres de la valeur du poète Juan Boscán. Il se lie d’amitié avec un autre grand poète, Garcilaso de la Vega (1501 ou 1503-1536). Mais Fernando est avant tout un homme d’action qui aime à dire : « Des livres on ne tire que de l’eau dormante, mais dans l’expérience on puise de l’eau de source. »


Le règne de Charles Quint

Très jeune, il sert l’empereur Charles Quint : il participe au siège de Fontarabie, occupée par les Français, et s’empare de la ville en 1524. Il en est nommé gouverneur à l’âge de dix-sept ans. En 1535, alors qu’il porte déjà le titre de duc, il prend part à la brillante campagne de Tunisie. En 1547, il remporte avec l’armée impériale la victoire de Mühlberg, qui rend l’empereur maître de l’Allemagne. En 1552, il épouse María Enriquez, qui lui donnera deux enfants.


Le début du règne de Philippe II

En 1556, lors de son abdication, Charles Quint conseille vivement à son fils Philippe II de prêter une oreille attentive aux conseils du duc. Le jeune monarque nomme Fernando vice-roi de Naples (1556) et lui confie le commandement de l’armée espagnole envoyée en Italie pour contrecarrer les ambitions territoriales du pape Paul IV, qui, avec l’appui du roi de France, Henri II, essaie de s’opposer aux Espagnols. Le duc d’Albe chasse les Français d’Italie, envahit les États pontificaux, se rend maître d’Ostie et arrive aux portes de Rome. Le pape demande alors la paix, reçoit le duc en grande pompe et offre la rose d’or à la duchesse.

Mais Fernando abandonne son poste de Naples pour remplir à Bayonne, en 1565, une mission extraordinaire : en effet, il est présent à la rencontre d’Élisabeth de Valois, épouse de Philippe II, et de Catherine de Médicis, mère du roi Charles IX, ainsi qu’aux pourparlers qui réunissent l’aristocratie catholique française en vue de mettre un frein aux progrès réalisés par les huguenots.


L’épisode flamand

En 1567, le duc d’Albe prend la tête des régiments espagnols qui partent pour les Pays-Bas afin d’y rétablir l’ordre et l’autorité de Marguerite de Parme, fille naturelle de Charles Quint, gouvernante depuis 1559 : celle-ci, prenant ombrage de la diminution de ses pouvoirs, envoie au roi sa démission. Le duc d’Albe, qui lui succède, tente par tous les moyens de conserver ces territoires à la couronne espagnole, n’hésitant pas à faire décapiter le comte d’Egmont sur la Grand’Place de Bruxelles (1568) ; mais cette exécution et celle du comte de Homes ne réussissent pas à endiguer la révolte populaire. Pour y parvenir, le duc d’Albe institue le fameux Conseil des troubles, qui prend vite le nom de Tribunal du sang, étant donné son rôle particulièrement cruel. Avec une armée de 15 000 hommes, Fernando décide de se battre contre les insurgés flamands, dirigés par Guillaume le Taciturne, à qui il fait essuyer des revers sans, toutefois, pouvoir étouffer complètement la rébellion, puisqu’elle reprend en 1572. Le pays entier est mis à feu et à sang.


La disgrâce

Las d’une guerre aussi cruelle, sans trêve et sans fin, le duc demande à Philippe II, en 1573, de le relever de ses fonctions ; il reconnaît ainsi son échec politique. À son retour en Espagne, il se retire sur l’ordre du souverain dans son fief d’Alba de Tormes, où il aggrave encore sa situation en désobéissant à Philippe II à l’occasion du mariage de son fils Fadrique. Cette union déplaît tellement au roi qu’il fait enfermer Fadrique et exile Fernando. En 1580, Philippe II lui confie la direction de l’expédition espagnole au Portugal (1580). Après plusieurs escarmouches avec les troupes portugaises du prétendant au trône, le prieur Antonio do Crato, le duc d’Albe entre en vainqueur à Lisbonne, où il reçoit, dans le plus grand apparat, Philippe II, qui est proclamé roi à Santarém (1581). Ce dernier confère au duc l’ordre de la Toison d’or et le nomme connétable du Portugal. Fernando meurt peu après.

R. G.-P.

 Duque de Alba, Contribución al estudio de la persona de don Fernando Álvarez de Toledo (Madrid, 1919). / M. D. Berrueta, El Gran Duque de Alba (Madrid, 1944). / A. Ossorio, Vida y hazañas de D. Fernando Álvarez de Toledo, duque de Alba (Madrid, 1945) ; Epistolario del III duque de Alba, don Fernando de Toledo (Madrid, 1952 ; 3 vol.).

Albee (Edward)

Auteur dramatique américain (Washington 1928).


Refusées par les théâtres de New York, les premières pièces d’Edward Albee furent d’abord jouées en Europe : Zoo Story fut créé le 28 septembre 1959 au Schiller Theater Werkstatt, à Berlin, et The Death of Bessie Smith le 21 avril 1960 au Schlosspark Theater, également à Berlin. Si Edward Albee fait figure d’avant-garde, c’est que le théâtre américain fut longtemps d’arrière-garde. Avant 1915, avant O’Neill, puis Arthur Miller et Tennessee Williams, quel dramaturge américain peut-on nommer ? Hollywood a inventé le cinéma américain ; Broadway n’a pas créé le théâtre américain. Les théâtres de Broadway ont vécu de pièces importées d’Europe ou d’articles d’imitation. Albee le remarque : « La notion de théâtre comme force culturelle est très récente aux États-Unis. Trente ans peut-être. Elle est encore dans les limbes. » C’est donc en dehors de Broadway — off-Broadway —, parfois dans des cafés de Greenwich Village, qu’est né le nouveau théâtre américain, dont Edward Albee paraît être le pionnier.

Cette apparition d’un théâtre américain est liée à la crise de conscience américaine. L’apathie de Broadway reflétait celle d’un public américain traditionnel, qui voulait un théâtre rassurant. « La crise du théâtre américain, écrit Albee, vient essentiellement du public, qui souhaite avant tout être rassuré en ce qui concerne ses valeurs. Il veut qu’on lui présente le statu quo. Il veut qu’on l’amuse plutôt qu’on ne le trouble. » Par opposition, l’œuvre d’Albee est inquiétante, troublante, voire agressive. C’est un théâtre de contestation et de critique, qu’on compare souvent à celui de Beckett, d’Ionesco, d’Adamov, de Pinter. Pour que se crée une succursale américaine du « théâtre de l’absurde* », il fallait que l’Amérique commence à douter de ses mythes optimistes. Le « théâtre de l’absurde » naît d’un sentiment de désillusion, de pessimisme, de doute. Ces sentiments étaient naturels dans l’Europe affaiblie d’après guerre. Aux États-Unis, l’optimisme resta longtemps très puissant. Il fallut le défi soviétique, le problème noir, la crise cubaine, il fallut que l’Amérique découvre la névrose et l’angoisse spirituelle de sa « foule solitaire » pour commencer à douter de ses mythes.