Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

colonialisme (suite)

Cette domination tient sa légitimité de motifs empruntés plus ou moins explicitement au racisme. Les inégalités relatives entre les membres du groupe dominant (responsables publics et privés de la colonie et « petits blancs ») sont masquées par la supériorité absolue qu’affirme chacun des membres de la « colonie » vis-à-vis de la population locale. La société colonisée est d’ailleurs très souvent divisée ethniquement, économiquement, socialement (opposition ville-campagne, classes sociales naissantes) et spirituellement (en Afrique, par exemple, confrontation des religions traditionnelles avec l’islām et le christianisme, dont la situation coloniale favorise la diffusion). Enfin, la stratégie de l’administration coloniale bouleverse les données du pouvoir traditionnel en favorisant des individus qui n’auraient pas pu prétendre autrement au pouvoir et en fractionnant les niveaux de responsabilité (ainsi, dualité dans l’ex-A.-O.F. des chefs de village et des chefs de canton). Les conflits inéluctables qu’entraîne une telle situation sont en partie épongés par les groupes sociaux intermédiaires qui s’intercalent entre les colonisateurs et les colonisés : le transfert de l’hostilité de ceux-ci se fait souvent sur ces minorités tampons. C’est le cas en Afrique tropicale des Syro-Libanais et, sur un plan plus général, des métis. Ces éléments, qui ne peuvent s’identifier ni au groupe dominant ni au groupe dominé, sont en butte à l’hostilité et au mépris de tous.

On conçoit dès lors l’état de crise permanente que recèle la situation coloniale. Au racisme du colonisateur répond un racisme induit entre ethnies différentes. La société traditionnelle s’altère, certains groupements et certaines institutions disparaissent. Les réactions pathologiques, la crise des rapports humains sont autant de preuves du « désajustement » au niveau des individus. Les réponses extrêmes à cette situation sont la fuite dans les messianismes d’un côté et les révoltes violentes de l’autre. Les recherches de dépassement des problèmes de la société colonisée passent toutes par la quête plus ou moins farouche de son indépendance.


Les données de la décolonisation et la situation néo-coloniale

Le processus de décolonisation, qui commence dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, bouleverse les données de la situation coloniale. L’avènement des indépendances politiques acquises dans la violence ou dans la négociation réduit le champ d’application de la définition classique du colonialisme à quelques zones géographiquement limitées dans le monde. La décolonisation correspond à la fois à une prise en main des destinées des nouvelles nations par les élites locales et à une dénonciation virulente de ce que fut le colonialisme et de tout ce qui le rappelle de près ou de loin. D’une part, elle s’accompagne d’une apologie de l’histoire, des cultures, de la personnalité des anciens pays colonisés, ainsi qu’en témoigne par exemple la production littéraire des pays africains aux alentours des années 60. D’autre part, on assiste à l’émergence d’une vision optimiste du destin des nouvelles nations, expression des élites intellectuelles et des nouvelles bourgeoisies. Le changement des gouvernements, le fait que ceux-ci sont maintenant issus des nouveaux pays semblent augurer des bouleversements radicaux et profonds dans les sociétés libérées de la domination coloniale, comme si cette libération politique devait provoquer mécaniquement une libération totale des sociétés qui en bénéficient.

La colonisation et la décolonisation font place aujourd’hui à une situation et à une domination nouvelles qui ont été qualifiées du terme de néo-colonialisme. Peuvent d’ailleurs connaître cette situation des pays qui n’ont jamais subi autrefois une colonisation directe. Derrière la façade des indépendances politiques, la domination est moins apparente mais non moins effective. On y retrouve certains traits de la situation coloniale, avec cependant plus d’ouverture dans le jeu social. Les minorités étrangères, en général de race blanche, occupent toujours une place privilégiée, bien qu’elles partagent les échelons supérieurs de la hiérarchie sociale avec les éléments de la bourgeoisie locale. La masse de la population des anciennes colonies continue, cependant, à se situer dans les strates inférieures de la société.

Sur le plan politique, le libre gouvernement des périodes normales fait souvent place en temps de crise à une véritable ingérence de l’étranger, représenté par l’ancienne puissance coloniale ou par le pays qui a pris sa relève. Ces interventions étrangères sont toujours légalement provoquées et justifiées par un appel à l’aide des gouvernants locaux. Le rôle de ces gouvernants les fait apparaître comme des relais de la politique internationale des grandes puissances qui se partagent le monde en zones d’influence. Ces groupes dirigeants locaux (ceux des nouveaux États africains et ceux des pays latino-américains par exemple) participent ainsi à une stratégie politique dont les données essentielles leur échappent.

La domination se manifeste encore avec plus de netteté au niveau économique. Les anciennes colonies sont dépendantes des activités des nations industrialisées, car elles produisent pour l’essentiel des matières premières (produits agricoles ou minerais) destinées à être transformées ailleurs. L’état de leur économie dépend alors des fluctuations des cours internationaux, sur lesquels les nouveaux États n’ont pas de prise. Le début de leur industrialisation est encore lié à l’aide extérieure consentie par les pays riches, et il est patent qu’aucune ancienne colonie ne peut être classée dans cette catégorie. En dernière instance, c’est la rentabilité (politique et économique) escomptée par le pays préteur qui déterminera le montant et la durée de l’aide. Cette rentabilité, calculée souvent à court terme, empêche le développement des secteurs économiques de base, qui présentent moins d’intérêt pour les investisseurs étrangers, et favorise au contraire l’implantation d’industries légères dont l’expansion souvent spectaculaire est d’autant plus fragile qu’elle est sujette au renversement de conjoncture. On aboutit à une croissance quantitative du produit national sans développement réel, c’est-à-dire sans transformation profonde des structures économiques et sociales du pays concerné. Ainsi, les éléments de grandes unités internationales, qui constituent des secteurs de production très modernes complètement autonomes par rapport à la société d’accueil et qui dépendent d’une stratégie économique à l’échelle intercontinentale, voisinent avec des secteurs archaïques, surtout les secteurs agricoles autochtones.