Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Akkad (suite)

Le même essor se manifeste dans la production artistique, et nous devons regretter que la documentation sur l’art akkadien se limite encore à des trouvailles dispersées (pour une bonne part, le butin d’un roi d’Élam, récupéré à Suse par les archéologues français). Il y a en effet dans certains domaines un progrès énorme de la période du Dynastique archaïque (v. 3000-2325) à celle d’Akkad, et on l’explique souvent par le triomphe des pasteurs sémitiques, qui auraient eu plus de goût, plus de fantaisie que les paysans sumériens. Il est possible aussi que l’État mésopotamien, brusquement passé de la taille de la cité à celle de l’empire, ait eu, à partir des conquêtes de Sargon, des moyens financiers supérieurs, des matières premières en plus grande quantité et que les vocations artistiques aient pu se développer en plus grand nombre. D’ailleurs, on constate qu’il y a un net progrès du règne de Sargon à celui de Narâm-Sin dans l’art de la Cour, tandis que l’artisanat des centres provinciaux reste attaché aux vieilles formules.

L’architecture royale n’est guère connue que par le palais de Narâm-Sin à tell Brak (dans la haute vallée du Khābūr). De plan très simple, ce palais comprend une quarantaine de petites pièces et six cours intérieures ; le mur, percé d’une seule porte, atteint l’épaisseur de 10 m (l’édifice mesure 110 m sur 92 m). Ces dispositions font penser que l’édifice de tell Brak était non seulement une résidence royale, mais aussi une forteresse destinée à protéger le trafic vers l’Anatolie.

Comme aux siècles précédents, les sculpteurs ont produit un grand nombre de stèles de victoire et d’orants (le dédicataire de la statuette déposée dans un sanctuaire se faisait représenter en prière). La seule stèle intacte est celle où Narâm-Sin a fait célébrer son triomphe sur les Loulloubi. C’est une œuvre élégante, figurant avec une grande sobriété de moyens la majesté du souverain victorieux, l’allant de l’armée akkadienne et le dramatique écrasement des Barbares ; mais on mesure mieux l’apport de la cour d’Akkad quand on compare ce chef-d’œuvre avec la lourde stèle des Vautours, qui exalte la victoire d’un chef sumérien trois siècles plus tôt. Les représentations, malheureusement mutilées, de Man-ishtou-shou montrent qu’à la différence des Mésopotamiens de l’époque précédente les artistes au service de la dynastie de Sargon savent sculpter de grandes statues et qu’ils sont passés maîtres dans le traitement des pierres les plus dures. Le sondage du temple d’Ishtar à Ninive a mis au jour une belle tête de métal, qui doit figurer un des rois d’Akkad : le rendu habile de la perruque et de la barbe du souverain rappelle le casque d’or des tombes royales d’Our (v. 2500), mais l’expression du visage, qui allie intelligence, force et sérénité, en fait une œuvre unique dans l’ensemble des arts mésopotamiens, qui se sont généralement peu souciés de rendre la personnalité. Dans la glyptique (art des sceaux), au contraire, les réussites ne manquaient pas depuis un millénaire ; l’artiste d’Akkad se distingue par sa virtuosité technique et son sens de la composition, qui donne des reliefs clairs fondés sur la symétrie. Le chef-d’œuvre dans ce domaine est sans doute le cylindre dédié au roi Shar-kalî-sharri, où le héros Gilgamesh abreuve le buffle avec le vase aux eaux jaillissantes.

Le souci de la perfection technique qui marque le temps d’Akkad se retrouve dans récriture, soudain plus soignée, avec des signes élégants, qui n’ont d’égaux que ceux de la « bibliothèque » d’Assourbanipal (viie s. av. J.-C.). Mais le phénomène le plus marquant dans ce domaine est la diffusion de l’écriture cunéiforme et de la langue akkadienne. Alors que l’on savait écrire en basse Mésopotamie depuis 3500 environ, cette pratique n’avait pas dépassé vers le nord Mari et les cités de la Diyālā. Brusquement, avec le triomphe des rois d’Akkad. dans la haute Mésopotamie, enrichie par des contacts plus suivis avec les marchands et les scribes du bas pays, inscriptions et tablettes apparaissent à Gasour (Nouzi au IIe millénaire), à Assour, à Ninive, à tell Brak, à Chagar Bazar et dans les cités saintes chères aux princes hourrites. L’écriture cunéiforme, inventée par les Sumériens, avait, jusque-là, servi à transcrire la langue de Sumer et beaucoup plus rarement celle des Sémites anciennement fixés en Mésopotamie ; sous la dynastie de Sargon, elle est employée à transcrire le hourrite (dans le Soubarou), l’élamite (à Suse et à Liyan, près de l’actuelle Bandar Buchehr) et surtout l’akkadien, qui est la langue de culture du pays d’Akkad et des groupes sémitiques de haute Mésopotamie, et qui, comme langue officielle de l’empire, pénètre en Sumer et à Suse, où il éclipse pratiquement l’élamite. Devant adapter l’écriture cunéiforme à des parlers dont la structure est toute différente de celle du sumérien, les scribes du temps en modifient les principes en faisant prédominer les signes phonétiques (ayant la valeur d’un son, une voyelle ou une syllabe) au détriment des idéogrammes (signes ayant la valeur d’un mot entier). Faute d’avoir retrouvé la capitale impériale, les assyriologues ne peuvent étudier la littérature d’Akkad qu’à travers les fragments que les Hittites, les Babyloniens et les Assyriens leur ont transmis. À leur lecture, on entrevoit que les scribes akkadiens avaient amélioré le genre déjà classique de l’inscription historique et que, comme tous les peuples belliqueux, les Akkadiens cultivaient l’épopée (Sargon et Narâm-Sin en furent les héros).

Les tablettes ne révèlent rien d’autre sur la religion du temps que la popularité de la divination par l’hépatoscopie (l’examen du foie des victimes — telle anomalie anatomique ayant été suivie d’un événement marquant était précieusement notée, car on croyait qu’il y avait un rapport logique entre les deux phénomènes et que la même anomalie du foie se présentant de nouveau produirait le même événement). D’autre part, l’étude de l’évolution de la religion en Mésopotamie au cours des âges suivants a permis à de nombreux spécialistes d’affirmer que ce pays devait aux Sémites, et peut-être particulièrement à ceux qui avaient été le fondement de l’Empire akkadien, des notions nouvelles et essentielles, comme la transcendance divine, le lien entre religion et morale et la notion de faute.

Cette civilisation akkadienne, phase nouvelle de la vieille culture mésopotamienne, étend le domaine de cette dernière, qui, à la faveur des conquêtes de Sargon, achève de se gagner l’ensemble du Soubarou et marque profondément la Susiane.