Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Akhmatova (Anna Andreïevna Gorenko, dite Anna) (suite)

Issue d’un milieu privilégié et liée à une culture aristocratique désormais condamnée, Anna Akhmatova pressent l’orage dès 1914. En 1917, elle repousse la tentation de l’émigration, accepte la révolution comme une expiation et accueille comme un bienfait le dépouillement qu’elle lui apporte. Ces sentiments s’expriment dans les recueils des années de guerre (Bielaïa staïa [la Volée blanche], 1917), de révolution et de guerre civile (Podorojnik [le Plantain], 1921 ; Anno Domini, 1922), dont les poèmes restent cependant, pour la plupart, inspirés par les événements de sa vie intime. Mais l’actualité y est profondément, quoique indirectement, présente par la sévérité hautaine ou pathétique de la voix qui, de plus en plus souvent, répond chez Akhmatova au murmure de la plainte amoureuse.

L’exécution, en 1921, de Goumilev (dont elle a divorcé trois ans plus tôt, mais dont elle a un fils) et le caractère intime de sa poésie vont, pendant près de vingt ans, lui fermer la porte des maisons d’édition. De 1923 à 1935, Akhmatova cesse pratiquement d’écrire des vers et vit grâce à un emploi de bibliothécaire, tout en se consacrant à des travaux de recherche historique et littéraire portant sur l’architecture ancienne de Saint-Pétersbourg et sur l’œuvre de Pouchkine. C’est la terreur stalinienne qui, en lui enlevant son fils (qui ne sera définitivement relâché qu’en 1956) et son second mari (qu’elle ne reverra plus), la fait sortir de son silence, avec les poèmes du Requiem (1935-1940, resté inédit en U. R. S. S.), où le langage sobre et poignant de la souffrance dominée, dont elle a fait le miroir de son âme, lui permet de se faire l’interprète d’un pays entier. Ce glissement vers une poésie civique à résonance nationale se manifeste au grand jour au moment de la guerre, lorsque, grâce à des poèmes patriotiques pleins d’une sereine résolution, Akhmatova est de nouveau publiée. L’écho que ses vers éveillent dans le public inquiète cependant le parti communiste, qui, en août 1946, à la suite d’un rapport de Jdanov, la condamne publiquement comme un facteur de « désorganisation idéologique » et la fait exclure de l’Union des écrivains, où elle ne sera réintégrée qu’après la mort de Staline.

La guerre, en mettant fin à une époque, a enrichi son œuvre d’une dimension historique, apparente surtout dans Poema bez gueroïa (le Poème sans héros), écrit pour l’essentiel entre 1940 et 1942, mais remanié et complété jusqu’en 1962 : Akhmatova y évoque l’époque de ses débuts (1913), sous l’apparence irréelle d’une « arlequinade infernale » qui matérialise à la fois le temps comme absence et néant et l’histoire comme expiation. Ces deux thèmes tragiques dominent l’œuvre des dernières années, sans étouffer cependant celui de la poésie, qui apparaît toujours comme un accomplissement de soi, un triomphe sur le destin et un acte d’adhésion au présent et de foi en la vie.

M. A.

 A. Pavlovski, Anna Akhmatova (en russe, Leningrad, 1966). / E. Dobine, la Poésie d’Anna Akhmatova (en russe, Leningrad, 1968). / J. Rude, Anna Akhmatova (Seghers, coll. « Poètes d’aujourd’hui », 1968).

Akinari

Écrivain japonais (Ōsaka 1734 - Kyōto 1809).


Né d’une courtisane au « quartier des fleurs », il avait été adopté en 1737 par un marchand en gros d’huile et de papier nommé Ueda, qui, à sa mort en 1761, lui légua son commerce. Dès l’enfance, il avait manifesté un goût très vif pour les lettres, y trouvant sans doute une compensation aux infirmités que lui avaient laissées les atteintes de la variole. Il avait donc lu avec passion les classiques japonais et chinois, et pratiqué assidûment le haikai, qui était alors le divertissement favori de la bourgeoisie. Dès 1766, il publiait deux recueils de contes à la manière des ukiyo-zōshi, qu’avait illustrée Saikaku au siècle précédent : le Singe mondain à l’écoute sur tous les chemins (Shodō kikimimi sekenzaru) et les Caractères de femmes entretenues (Tekake Katagi). Déjà son style laissait entrevoir l’influence des grands romans de l’époque de Heian (ixe-xiie s.) par un ton moins elliptique et moins heurté que celui de ses contemporains, marqué par le haikai.

La rencontre, en 1766, du philosophe Katō Umaki (1720-1777) lui fit approfondir sa connaissance de la poésie du Manyō-shū, de la prose de l’Ise-monogatari ou du Genji-monogatari. En 1768, Akinari ébauchait les Contes de pluie et de lune (Ugetsu-monogatari) qu’il n’acheva qu’en 1776 après d’incessantes retouches.

Un incendie le ruinait en 1771, mais le libérait aussi des servitudes d’une profession pour laquelle il ne se sentait aucun goût. Il étudia donc la médecine de tradition chinoise, qu’il pratiqua de 1774 à 1788, tout en se livrant à diverses recherches philologiques. La mort d’un malade, dans des conditions qui l’affectèrent cruellement, l’amena enfin à se consacrer tout entier à ses travaux littéraires. En 1793, Akinari s’établit à Kyōto, où l’hospitalité de certains monastères et de quelques disciples lui permettait de vivre plus décemment. Il y vécut une vieillesse studieuse, consacrée au commentaire des classiques, à la poésie et à la méditation.

L’œuvre de sa vie fut l’analyse méthodique des anthologies poétiques et surtout du Manyō-shū, dont Poudre d’or (Kinsa, 1804) est le commentaire en dix livres. En 1793, Akinari avait publié d’autre part une étude de l’Ise-monogatari qui complétait les travaux de son maître Katō.

Son œuvre poétique, pour l’essentiel composée de waka (poèmes de trente et une syllabes), est réunie dans les six livres du Tsuzura-bumi (1806). Un recueil d’essais publié sous le titre de Notes téméraires et circonspectes (Tandai-shōshin-roku, 1808), et fait principalement de remarques critiques sur divers auteurs, nous livre ses appréciations sur la littérature contemporaine et sur lui-même ; l’ironie mordante qui s’y révèle permet de comprendre l’isolement dans lequel vécut le plus souvent ce misanthrope impénitent.

Si l’ensemble de cette œuvre monumentale n’est plus de nos jours connue que des spécialistes, les Contes de pluie et de lune ont assuré à Akinari une renommée posthume, à laquelle un film de Mizoguchi donna une dimension mondiale.