Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Claudel (Paul) (suite)

Le voici donc au centre de l’Europe après de très lointains voyages. En février 1910 naît Reine Claudel, et, au mois de juin, l’Otage est achevé. Presque aussitôt, Claudel se met à refaire la Jeune Fille Violaine, qui devient l’Annonce faite à Marie. La première version est achevée en 1911. C’est aussi à cette époque (exactement en février 1913) que Claudel prend contact avec le théâtre d’Hellerau. Depuis la fin de 1911, il est consul à Francfort, où il rencontre beaucoup de Juifs et où se prépare le Pain dur, qui sera commencé à Hambourg à la fin de 1913, après que Claudel eut écrit la première version de Protée. Cette même année 1913, en mars, Louis Prosper Claudel meurt, et Camille, devenue folle, est internée. Au cours de cette période extrêmement féconde, Claudel a écrit en 1911-12 la Cantate à trois voix.

Ces années qui précèdent immédiatement la Première Guerre mondiale sont aussi celles où la gloire commence à toucher le front de Claudel. En 1911, il rejoint la Nouvelle Revue française ; le 24 novembre 1912, l’Annonce est représentée au théâtre de l’Œuvre ; un an après, elle l’est à Hellerau ; Georges Duhamel publie au Mercure de France le premier ouvrage consacré à Claudel ; en 1914, enfin, paraissent coup sur coup Deux Poèmes d’été (Protée et la Cantate à trois voix) ; l’Otage, enfin, est représenté par les soins de Lugné-Poe à la salle Malakoff et à l’Odéon en juin.

La guerre a chassé Claudel de Hambourg à Bordeaux (où est réfugié le gouvernement français), près de son ami Gabriel Frizeau et non loin de Francis Jammes. C’est là qu’il achève, en octobre 1914, le Pain dur, commencé à Hambourg. Peu auparavant, il a traduit les Choéphores, comme si la trilogie d’Eschyle avait en quelque sorte poussé la sienne. En octobre 1915, il est envoyé en mission économique en Italie. À Rome, il traduit les Euménides et compose le Père humilié, terminé en 1916.

Mais le séjour en Europe, qui dure depuis 1909, est terminé. Le 16 janvier 1917, Claudel embarque à Lisbonne sur l’Amazone, qui le conduit à Rio de Janeiro, où il est ministre plénipotentiaire. Il est accompagné par Darius Milhaud comme secrétaire, mais non par sa famille, qui demeure en France. Nulle part, il n’éprouvera autant qu’au Brésil la déréliction de l’exil. Il va y écrire la Messe là-bas et la plupart des grands poèmes qui formeront le recueil de Feuilles de saints. Nous sommes entrés par la grande porte de Belém dans ce monde atlantique qui est celui du Soulier de satin. C’est encore à Rio que Claudel écrit l’Ours et la lune, cette fantaisie qui prélude à toutes celles qui marqueront ses dernières années et qui est aussi un poignant poème d’exil. Le poète revient de Rio en 1919 en passant par la Guadeloupe et les États-Unis. Il a entrevu, par une nuit d’orage, ce qui aurait pu être la suite de la Trilogie ; mais c’est surtout pendant la période de vacances qui précède la mission au Danemark que Claudel a la première idée du Soulier de satin.

De 1919 à 1921, le poète est donc ministre au Danemark et, à ce titre, membre de la Commission du Slesvig, qui fixe la frontière définitive entre le Danemark et l’Allemagne. Mais l’Extrême-Orient le sollicite une nouvelle fois, et le voici ambassadeur au Japon. Comme il se rend à son nouveau poste, en octobre-novembre 1921, Claudel visite l’Indochine et notamment Angkor. En septembre 1923, il est témoin du tremblement de terre qui ravage Tōkyō et Yokohama. L’ambassade de France est détruite, et le poète perd dans la catastrophe la « troisième journée » du Soulier de satin, qu’il lui faudra refaire. L’œuvre immense est enfin achevée en octobre 1924. En 1925, Claudel retourne en France pour un congé. Il passe quelques semaines de vacances au château de Lutaines, en Loir-et-Cher. C’est de là que sont issues les Conversations dans le Loir-et-Cher. En janvier 1926, dernier départ pour l’Extrême-Orient. Les souvenirs d’autrefois assaillent le poète lorsqu’il passe au large de Fuzhou (Fou-tcheou). Le 17 février 1927, Claudel, nommé ambassadeur aux États-Unis, quitte le Japon pour l’Amérique et gagne son poste en bateau à travers le Pacifique.

À Washington, il négocie le pacte Briand-Kellogg, traité d’arbitrage et de conciliation qui est signé en février 1928. Retourné en France pour quelques mois en 1927, il achète le château de Brangues, dans l’Isère. Le Dauphiné deviendra ainsi, en quelque manière, sa seconde patrie, et ce grand errant a enfin trouvé une demeure. En cette même année 1927, il écrit le Livre de Christophe Colomb. Mais, à partir de 1928 ou de 1929, l’œuvre de Paul Claudel consiste essentiellement en commentaires de l’Écriture, dont le premier en date est Au milieu des vitraux de l’Apocalypse (terminé en 1932), bien que ce texte n’ait été publié que longtemps après la mort de l’auteur, en 1966.

L’ambassade aux États-Unis s’achève en 1933 au milieu des remous provoqués par la répudiation des dettes. Claudel termine paisiblement sa carrière diplomatique à Bruxelles, où il représente la France de 1933 à 1935. C’est là qu’il achève Un poète regarde la Croix et qu’il écrit Jeanne au bûcher. En mars 1935, candidat à l’Académie française, il se voit préférer Claude Farrère. Désormais, sa vie se partagera entre Brangues, où il passe l’été, et Paris. Claudel est de plus en plus absorbé par ses commentaires bibliques, entre autres l’Épée et le miroir. C’est à la même inspiration qu’il faut rattacher l’Histoire de Tobie et de Sara, écrite en 1938.

En 1940, pendant la « drôle de guerre », le poète entreprend un second commentaire de l’Apocalypse, qu’il intitule Paul Claudel interroge l’Apocalypse. Il n’accepte pas l’armistice et, en juin 1940, fait un bref séjour à Alger pour tenter de maintenir l’Afrique du Nord dans la guerre. Néanmoins, Pétain lui fait un moment illusion, ce qui nous vaut l’« Ode au Maréchal ». Mais Claudel ne tarde pas à se rendre compte de la véritable nature du régime de Vichy. Tandis qu’il est en butte aux tracasseries de la police, il stigmatise l’attitude du cardinal Baudrillart, et écrit au Grand Rabbin de France pour protester contre le traitement dont les Juifs sont l’objet.