Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

classicisme (suite)

Les règles classiques

Ces écrivains, quels sont-ils ? On pense avant tout à Molière, à Racine, à Boileau, à La Fontaine et à Bossuet, auteurs dits « classiques » par excellence. Mais devons-nous négliger les autres, Pascal, Mme de Sévigné, La Rochefoucauld, Retz, pour ne citer que les plus glorieux ? Admettons que c’est à travers les premiers qu’est le mieux formulée et explicitée la « doctrine » classique.

En effet, les écrivains dont les noms nous viennent spontanément à l’esprit comme résumant l’essence du classicisme nous ont laissé un certain nombre de textes théoriques, textes qui, en cette seconde moitié du xviie s., tendent tous vers un idéal moral et esthétique identique. (Soulignons d’ailleurs encore que l’idéal proposé n’est que la cristallisation de réflexions déjà avancées en 1640 par Jean Chapelain, l’abbé d’Aubignac, Balzac et que l’explosion littéraire de 1660 était préparée par la génération précédente.) Cette communauté de goûts, qui aboutit à ce remarquable essor de la prose et de la poésie françaises, s’exprime dans quelques grands principes qui fixent les caractères généraux du classicisme, et dont Boileau se fera l’écho en 1674 dans son Art poétique.

Tous sont d’accord pour prôner l’imitation des Anciens. « On s’égare en voulant tenir d’autres chemins » (La Fontaine) : toutes les pièces de Racine, sauf Bajazet, puisent leur matière dans l’Antiquité. Si « la principale règle est de plaire et de toucher » (Préface de Bérénice) — règle érigée en loi par La Fontaine et par Molière —, puisqu’il faut satisfaire l’« honnête homme », c’est-à-dire l’individu policé aux sentiments aristocratiques, qui est le symbole de la société du temps, on ne peut y parvenir qu’en restant soucieux de la vérité et du naturel, et, inversement, en se détournant du singulier et de l’exceptionnel : il s’agit de suivre la nature (« Lorsque vous peignez les hommes, il faut peindre d’après nature » [la Critique de l’École des femmes]), de chercher l’homme permanent et éternel par-delà les particularités, dans une constante quête de la vraisemblance (« Il n’y a que le vraisemblable qui touche dans la tragédie » [Préface de Bérénice]), en évitant les excès, en se rendant maître, pour reprendre les mots de Nietzsche, de notre « chaos intérieur » pour le « forcer à prendre forme », c’est-à-dire combattre et « terrasser cette plèbe sensuelle ». Pas de délire de la raison, quelles que soient les troublantes zones d’ombre que nous cachons en nous, mais des « pensées vraies et des expressions justes » (Préface de l’Art poétique), qui visent à donner de l’homme une idée inaltérable, purifiée et non contingente, en dépit des contradictions de l’âme. Les écrivains classiques recherchent tous la simplification dans la complication. Aucune envolée de l’imagination, nul dérèglement, nulle fabulation, mais une « action simple chargée de peu de matière », puisque « toute l’invention réside à faire quelque chose de rien » (Préface de Bérénice).

Cette rigueur et cette discipline, cette éloquence maîtrisée sont inséparables de la certitude qu’il est un beau absolu. Lorsque La Bruyère écrit qu’« il y a dans l’art un point de perfection [...] », il se fait l’interprète de tous les écrivains du temps : plus que des auteurs, ils se veulent des artistes. Singulière prescience que l’art n’est pas artifice, mais point de rencontre, dans son achèvement même, entre l’humain et le divin ? Cet amour de la beauté est peut-être autre chose que le goût d’un pur plaisir esthétique... De là une avidité laborieuse pour le métier d’écrire, une sorte de culte du travail bien fait, avec une application soutenue, comme s’il s’agissait de « faire une pendule ». Bénies soient les règles qui obligent le créateur à se contraindre : les difficultés ne brisent l’élan que de ceux qui manquent de souffle. Cependant, si quelque obscure et inconsciente raison métaphysique attire les écrivains vers ce beau absolu, vers cette peine et ce labeur d’écrire, n’oublions pas que cette ascèse se propose aussi un autre but : rendre l’homme meilleur. Siècle moralisateur, qui est tout passion pour les querelles des jansénistes et des jésuites, qui vibre aux leçons des uns comme des autres, le xviie s. ne conçoit l’analyse morale, si intimement mêlée à son art, que comme une tentative pour parfaire les individus. Le beau va de pair avec le bien : « L’éloquence n’est inspirée d’en haut que pour enflammer les hommes à la vertu » (Bossuet, Discours à l’Académie, 1671).


Les égarements du xviie siècle

L’idéal classique étant ainsi défini et son expression théorique aboutissant aux chefs-d’œuvre que l’on sait, il reste à savoir si cet idéal coïncide avec la totalité des œuvres de la période limitée de 1661 à 1685 (La Bruyère et Fénelon sont déjà des écrivains qui amorcent le xviiie s.) et si, d’autre part, les plus « parfaits » classiques ne s’en affranchissent pas.

Constatons que l’idéal entériné par Boileau livre une image partielle de l’époque envisagée. Peut-on tenir pour classiques le Roman bourgeois de Furetière (1666) et, à plus forte raison, les Lettres portugaises (1669), qui s’écartent singulièrement des canons esthétiques et moraux respectés par la Princesse de Clèves ? Par ailleurs, où situer Retz, qui rédige probablement ses Mémoires entre 1670-1675, soit à l’apogée du classicisme ? S’agit-il d’un de ces « irréguliers » ou « attardés », venu troubler par son génie l’horizon classique ? Il serait également aisé de montrer en quoi les écrivains les plus classiques ont des élans qui les arrachent à leur siècle. Le romantisme des classiques n’est pas chose neuve. On le trouve aussi bien dans les envolées lyriques de Bossuet que dans les impressions fraîches et spontanées de Mme de Sévigné devant la nature, quand ce n’est pas dans certaines pulsations du vers de La Fontaine. Et que dire de Racine ? La magnifique ordonnance de ses tragédies masque mal un magnifique désordre, le désordre même de la vie. On pense au mot de Péguy : « Ordonnance ne veut pas dire ordre » ; on pense à cette phrase qui s’applique si exactement à Phèdre : « Cette impeccable ordonnance, loin d’être toujours un ordre, recouvre souvent les pires désordres, organiques [...]. » Un décalage entre les professions de foi et la création est inévitable, et aucune œuvre du classicisme français n’est jamais si pure qu’elle le voudrait être.