Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Cicéron (suite)

Comme il avait déjà fait après son exil, il se tourne une seconde fois vers la philosophie pour y retrouver assurance et consistance. Mais ce ne sont plus tout à fait les mêmes problèmes qui le requièrent ; la politique y cède le pas à la morale et à la métaphysique. Il écrit coup sur coup trois œuvres maîtresses : sur les fins de l’action humaine (De finibus) ; sur les devoirs (De officiis) ; sur le bonheur et l’immortalité de l’âme (Tusculanae Disputationes). Œuvres littérairement inférieures à celles de la première période. On ne peut échapper à l’impression que Cicéron se hâte de mettre de l’ordre dans ses idées, transcrivant des pages entières d’auteurs où il croit découvrir ce qu’il cherche, visant surtout, pour les points essentiels, à établir des certitudes ; d’où une obstination têtue, et qui semble ne pas reculer devant le sophisme, pour tenir avec les stoïciens les plus extrémistes que la vertu suffit à faire le bonheur de l’homme ou, au-delà même des affirmations platoniciennes, que l’âme est sûrement immortelle. On comprend bien qu’à ce moment de sa vie de tels problèmes n’ont pas seulement pour lui un intérêt académique. De même les problèmes religieux : trois livres sur la nature des dieux, deux sur la divination ; le point capital est de savoir s’il existe une Providence, si les dieux s’occupent des hommes. En ces domaines, les curiosités de Cicéron, ou ses inquiétudes, se sont éveillées un peu tard ; il ne peut donc nourrir ces traités de la riche expérience intérieure qui le rend souvent si profond quand il parle de la morale, ou du fondement du droit, ou de l’essence du lien social. On le trouve ici superficiel assez souvent et un peu scolaire. Sachons lui gré cependant d’avoir écrit les seuls traités de théologie que nous ait laissés l’Antiquité classique, très précieux pour l’histoire des idées comme pour celle des religions.

C’est encore dans ces temps douloureux que Cicéron — telle était sa gaieté, sa vitalité foncière — a écrit, pour deux petits traités, l’un sur la vieillesse et l’autre sur l’amitié, ses pages les plus lumineuses et les plus sereines. Ce n’est pas sans raison qu’on les proposait jadis aux enfants, au début de leurs études, comme le visage le plus souriant de la sagesse antique. Le De amicitia a d’autres titres à notre attention : transposée en théorie du pur amour, la thèse cicéronienne d’une amitié désintéressée qui ne se propose d’autre fin qu’une communication spirituelle et le resserrement d’un lien de nature a exercé sur le Moyen Âge et, à travers les docteurs médiévaux, sur la pensée moderne, une influence considérable.

Pourtant, le vieil homme ne devait pas mourir dans son cabinet la plume à la main. L’assassinat de César en plein sénat, le 15 mars 44, lui avait brusquement rendu tous ses espoirs ; ses lettres, ses discours contre Antoine (les Philippiques, ainsi nommées en souvenir des invectives de Démosthène contre Philippe de Macédoine) nous permettent de suivre, presque jour par jour, une année d’activité intense où il essaie successivement toutes les voies du salut. D’abord le rétablissement de la république par la réconciliation du parti césarien (Antoine notamment) avec le sénat. Puis, quand la tâche se montre impossible, il essaie d’isoler Antoine, de tourner contre lui le jeune Octave, héritier et neveu du dictateur. Hésitations, espoirs, fureurs, tentations lancinantes de partir pour la Grèce afin de tout oublier, mais en définitive un engagement plus héroïque encore qu’au temps de Catilina. Comme finalement la cause qu’il défendait a été vaincue, on s’accorde à penser qu’il a pour l’heure manqué de jugement politique ; peut-être, dans le droit fil de toute sa vie, a-t-il, ce faisant, témoigné pour la réalité de valeurs d’un autre ordre.

En novembre 43, Octave et Antoine, se sentant conjointement menacés par le rassemblement des armées que Brutus et Cassius levaient en Macédoine et en Asie, décidèrent de s’allier. Avant de quitter l’Italie pour aller affronter leurs adversaires, ils voulurent faire place nette. Des listes furent dressées de ceux qu’ils tenaient pour susceptibles de les inquiéter. Cicéron n’y fut pas oublié. Il s’attendait un peu à cette fin. Une fois de plus, il songea à partir ; il s’embarqua, mais ne put supporter en pareilles circonstances de voir disparaître à ses yeux « la terre de cette patrie qu’il avait plusieurs fois sauvée ». Le navire revint à la côte. On n’était pas allé bien loin, jusqu’à Gaète. Les assassins dépêchés par les triumvirs le rejoignirent aisément, le 7 décembre 43. La tradition rapporte qu’Antoine fit exposer sur la tribune du Forum sa tête et ses mains sanglantes.

J. P.

➙ César / Latine (littérature) / Rome.

 J. Carcopino, César, dans Histoire générale sous la dir. de G. Glotz (P. U. F., 1935) ; les Secrets de la correspondance de Cicéron (L’Artisan du livre, 1947 ; 2 vol.). / R. Syme, The Roman Revolution (Oxford, 1939 ; nouv. éd., 1952 ; trad. fr. la Révolution romaine, Gallimard, 1967). / L. Ross-Taylor, Party Politics in the Age of Caesar (Berkeley, 1949). / E. Lepore, Il Princeps Ciceroniano e gli ideali politici della tarda republica (Naples, 1954). / A. Haury, l’Ironie et l’humour chez Cicéron (Klincksieck, 1955). / M. Ruch, le Préambule dans les œuvres philosophiques de Cicéron (Les Belles Lettres, 1959) ; Études cicéroniennes (C. D. U., 1970). / A. Michel, Rhétorique et philosophie chez Cicéron (P. U. F., 1961). / C. Nicolet et A. Michel, Cicéron (Éd. du Seuil, coll. « Microcosme », 1961). / K. Büchner, Cicero, Bestand und Wandel seiner geistigen Welt (Heidelberg, 1964). / R. E. Smith, Cicero, the Statesman (Cambridge, 1966). / P. Grimal, Études de chronologie cicéronienne (Les Belles Lettres, 1967).

Cid (le)

Héros espagnol (Vivar, au nord de Burgos, v. 1043 - Valence 1099).


Il existe suffisamment de sources dignes de foi, en particulier l’Historia Roderici (chronique écrite en latin v. 1103-1109) et la narration de la conquête de Valence faite par l’historien arabe ibn ‘Alqama, pour pouvoir retracer la vie du Cid.