Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chypre (suite)

Institutions et civilisation du royaume de Chypre

Régi en fait par les Assises de Jérusalem, le royaume comprend deux institutions fondamentales. La Haute Cour, ou Cour des liges, formée par la réunion des féodaux à Nicosie, constitue le tribunal suprême de la noblesse et détient la souveraineté lorsqu’elle est présidée par le roi ; la Cour des bourgeois, ou Cour basse, exerce par contre la juridiction civile et pénale dans toutes les matières concernant les bourgeois. Les affaires matrimoniales, qui relèvent des tribunaux ecclésiastiques grecs ou latins, échappent à ces deux institutions, dont l’autorité décline au profit de celle du roi, laquelle se renforce grâce à la continuité dynastique, en ligne masculine, et à la politique de présence réelle pratiquée par les monarques.

Ralenti par l’apparition de grandes familles féodales richement possessionnées dans l’île depuis la fin du xiie s. (celle des Ibelin notamment), tempéré parfois par l’assassinat (celui de Pierre Ier en 1369), le renforcement du pouvoir royal se trouve favorisé par la mise en place d’une administration efficace au plan central (connétable, maréchal, amiral, grand bailli, chargé du trésor) ou local (vicomtes de Nicosie et de Famagouste). Il l’est encore plus par l’attachement manifesté par la population latine à ses princes. Cette dernière comprend deux éléments principaux : les chevaliers d’origine franque, venus essentiellement du royaume du Jérusalem, et les bourgeois latins, venus surtout des grands ports italiens qui ont implanté leurs colonies commerciales dans les ports de l’île : Famagouste, Lárnaka, Limassol. Les uns et les autres ne se mêlent jamais aux autochtones, formés essentiellement d’agriculteurs répartis en trois catégories juridiques : celle des serfs, les parèques ; celle des hommes qui ont racheté leur liberté, les perpyriarïi ; celle des libres, les éléphtères. Au cours du xiiie s., l’antagonisme entre ces deux populations reste très marqué, notamment en raison de la volonté des Francs de subordonner l’Église grecque à l’Église romaine constituée en 1196 et dotée de terres confisquées à sa rivale.

La nécessité de lutter contre les Turcs ainsi que la prospérité de l’île rendent moins aigu ce conflit ethnique. Ultime tête de pont de l’Occident dans l’Est méditerranéen, depuis la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291, Chypre redistribue les produits asiatiques et égyptiens (or, ivoire, épices, etc.) et écoule les produits locaux, dont la culture ou la fabrication sont encouragées : sucre de canne, vin de la Commanderie, indigo médiocre, sel et broderies de Lárnaka, soieries de Paphos, camelots, samits et draps d’or. De ce fait, Famagouste devient un grand centre du commerce international, où sont installées les colonies étrangères : celles des Catalans et des Pisans, dont les droits sont précisés dès octobre 1291 ; celle des Génois, gouvernée dès 1292 par un « potestas et vice-comes », remplacé en 1329 par un « podestat » résidant, et bénéficiant de véritables privilèges d’exterritorialité depuis 1364-65 ; celle des Vénitiens, dont les droits sont fixés par le traité de 1306 et qui est administrée par un baile ; celle des Florentins, où les banques italiennes des Peruzzi et des Bardi ont fondé des succursales ; celles des Montpelliérains, des Narbonnais, des Provençaux et même des Levantins, dont l’importance numérique n’est sans doute pas négligeable. Leurs activités commerciales sont d’ailleurs stimulées par la faiblesse des droits de douane, dont le taux normal de 4 p. 100 est souvent réduit à 2 p. 100 et même à 0 p. 100 au bénéfice de Venise et de Gênes. Il en résulte un afflux de richesses dans l’île, qui facilitent l’épanouissement d’une civilisation franco-chypriote. Celle-ci se caractérise par l’essor d’une littérature locale d’expression française, illustrée notamment par l’historien Philippe de Novare (v. 1195 - v. 1264). La francisation est nette dans le domaine architectural. Les cathédrales Sainte-Sophie de Nicosie (1re moitié du xiiie s.) et Saint-Nicolas de Famagouste (xive s.) apparaissent, en effet, influencées par le gothique français, champenois et provençal. Épousant étroitement la configuration du terrain, dotés de tours rondes renforçant une double enceinte dont la seconde est située au point culminant de la position, les châteaux forts construits par les Lusignan et leurs vassaux au xiiie s. se conforment aux règles de l’architecture militaire française. Ainsi se trouve pérennisé dans la pierre le souvenir de cet avant-poste de l’Occident que les chevaliers francs et leurs héritiers, les marchands vénitiens, ont maintenu pendant près de quatre siècles aux portes de l’islām.

P. T.


Chypre, province de l’Empire ottoman (1571-1914)

Représentée par un pacha nommé par le Sultan, la domination turque, lourde aux Latins, qui s’expatrient en masse, s’avère plus légère aux Grecs, qui peuvent acheter les terres confisquées à ces derniers. Dès la fin du xvie s., les Grecs obtiennent même la restauration de leur Église.

Les rapports se tendent pourtant avec le vainqueur, en raison de l’octroi de terres gratuites à des vétérans turcs. Mais le conflit ne devient aigu que lorsque le gouverneur de Chypre fait exécuter le 9 juillet 1821 les prélats et les notables grecs, de peur qu’ils ne se révoltent à l’exemple de leurs frères du continent et de l’Égée. Province impériale de seconde catégorie en 1839, Chypre est occupée et administrée à partir de 1878 par la Grande-Bretagne, qui laisse subsister la souveraineté de l’Empire ottoman jusqu’à ce que la proclamation de l’état de guerre entre les deux pays lui permette d’annexer l’île, le 5 novembre 1914, décision qui est confirmée par les traités de Sèvres du 10 août 1920 et de Lausanne du 24 juillet 1923.


L’occupation britannique et l’indépendance

Chypre est érigée le 10 mars 1925 en colonie de la Couronne. Elle est placée sous l’autorité d’un gouverneur britannique, assisté par un conseil législatif formé dès 1878 et comprenant depuis 1882 une majorité de Grecs (9), qui est alors renforcée (12) face aux trois Turcs et aux fonctionnaires anglais, dont le nombre est porté de six à neuf.