Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chypre (suite)

Deux siècles de paix byzantine (965-1191)

Base d’opérations byzantine contre la Syrie à l’heure du déclin arabe, Chypre est un chantier où naissent de nouveaux centres urbains tels que Famagouste, Lárnaka, Limassol et, au centre de l’île, la future capitale, Nicosie ; autour de ceux-ci renaissent la vie économique (industrie textile) et la vie religieuse, cette dernière favorisée par de généreuses donations impériales aux monastères fondés au xie s., notamment à Kykkos et à Makhairas.

Strictement fidèle à Byzance au xiie s., Chypre bénéficie largement de l’essor du grand commerce international suscité par les deux premières croisades, au cours desquelles les marchands latins prennent l’habitude de relâcher dans ses ports, notamment à Famagouste. Il en est ainsi des Marseillais et surtout des Vénitiens, totalement exemptés du paiement des taxes douanières par le privilège que leur accorde l’empereur Manuel Ier Comnène en octobre 1148. L’usurpation de son petit-fils, Isaac Ange Comnène, qui se substitue, en 1184, au duc byzantin de l’île, détache celle-ci définitivement de l’Empire. En commettant l’erreur d’offenser Richard Cœur de Lion, dont le bateau s’est échoué en 1191 sur ses côtes, Isaac Comnène provoque la conquête de Chypre par le roi d’Angleterre. Celui-ci la vend aussitôt aux Templiers, qui la lui restituent dès 1192, dans l’impossibilité où ils se trouvent de maintenir l’ordre. Richard la cède alors en mai 1192 pour 100 000 besants d’or à son protégé malheureux, Gui de Lusignan, en compensation de la perte du royaume de Jérusalem.


La dynastie des Lusignan et le royaume de Chypre (1192-1489)

Pour affermir sa jeune autorité. Gui de Lusignan distribue en fief les terres chypriotes à plus de 300 chevaliers et 200 écuyers chassés de Palestine. Moins généreux, son frère et successeur, Amaury de Lusignan (1194-1205) se constitue un important domaine royal en reprenant une partie de ces terres. En même temps, il organise l’Église latine autour du nouvel archevêché de Nicosie et des trois évêchés suffragants de Paphos, Limassol et Famagouste. Enfin et surtout, ne se contentant pas comme son frère d’être roi « en » Chypre, il se fait couronner roi « de » Chypre à Nicosie par le chancelier d’Empire, Conrad, évêque de Hildesheim, qui lui apporte la confirmation impériale d’Henri VI à l’automne 1197, peu avant d’être couronné une seconde fois, mais à Acre, et en tant que roi de Jérusalem.

Juridiquement bien distinctes, les deux couronnes de Chypre et de Jérusalem sont séparées dès 1205, la disparition d’Amaury entraînant le transfert de la première à son fils Hugues Ier (1205-1218), âgé seulement de dix ans, et celui de la seconde à Marie de Montferrat. La mort précoce de ce souverain et celles de ses successeurs entraînent l’institution de nombreuses régences ; celle des Ibelin (Philippe, 1218-1227, et Jean, 1227-1228 et 1229) est brutalement interrompue en 1228 par l’empereur Frédéric II. Fils d’Henri VI, qui a investi Amaury de la couronne de Chypre, Frédéric II s’en attribue la régence. Rejetée dès le lendemain de son départ par les barons français, celle-ci est temporairement rétablie par le maréchal de Frédéric II Riccardo Filangieri, bientôt battu par Jean d’Ibelin (mai-juin 1232), dont le parti guelfe et français obtient finalement du pape Innocent IV l’annulation en 1245 des liens de vassalité unissant Chypre à l’empire des Hohenstaufen.

Se rapprochant dès lors de la France capétienne, le roi Henri Ier le Gros (1218-1253) accueille Saint Louis à Nicosie en septembre 1248 et participe en 1249 au début de la croisade d’Égypte. Après sa mort en 1253 et celle de son fils Hugues II en 1267, sans héritier direct, le pouvoir passe à l’oncle maternel de ce dernier, Hugues d’Antioche. Régent depuis 1262, celui-ci fonde, sous le nom de Hugues III, la dynastie d’Antioche-Lusignan (1267-1474).

Les trois premiers de ces souverains, Hugues III (1267-1284), Jean Ier (1284-1285) et Henri II (1285-1324), tentent en vain de sauver les restes du royaume de Jérusalem, dont ils recueillent de nouveau la couronne en 1268.

La double opposition en Terre sainte des barons à Acre et des Templiers qui se réclament de Charles d’Anjou et d’autre part le refus des barons francs de l’île de servir sur le continent entraînent l’échec de leurs actions contre les sultans mamelouks.

Chypre entre alors dans sa période de plus grande prospérité, sous les règnes du sage et habile restaurateur de l’autorité monarchique Hugues IV (1324-1359) et du fougueux paladin Pierre Ier (1359-1369). Animant en 1343 la « Sainte Union » (papauté, Venise, Hospitaliers de Rhodes et Chypre), Hugues IV reprend Smyrne aux Turcs en 1344. Satalie (Antalya) en 1361, Alexandrie en 1365 sont même occupées par Pierre Ier. Mais le refus de Venise et de Gênes de continuer à soutenir une politique nuisible à leurs intérêts commerciaux en Égypte entraîne l’arrêt de ces opérations. Dès lors s’amorce le déclin du royaume, qu’aggrave la rivalité existant entre les Vénitiens et les Génois. Ces derniers s’emparent de Famagouste en 1374 ; ils se réservent d’en refuser l’accès à Pierre II (1369-1382) et à Jacques Ier (1382-1398), qui doit même leur céder définitivement ce port en 1384 et accepter de verser à la Mahone de Chypre les indemnités dues à la république de Gênes*.

Par ailleurs, le roi Janus (1398-1432) est battu et fait prisonnier en 1426 par les Mamelouks ; il ne retrouve sa liberté que contre le versement d’un tribut au Caire.

Recherchant l’appui de Byzance, Jean II (1432-1458) s’unit à Hélène Paléologue, mais c’est un échec en raison de la chute de Constantinople en 1453. Pour écarter la domination génoise, son fils Jacques II (1460-1473) épouse une riche Vénitienne, Catherine Cornaro. Régente au nom de son fils Jacques III (1473-1474), celle-ci règne ensuite jusqu’en 1489, date à laquelle Venise la contraint à abdiquer et confie l’administration de Chypre à un gouverneur assisté de deux recteurs et d’un provéditeur chargé en particulier de renforcer considérablement ses défenses. L’île succombe pourtant après un an de combats acharnés (1570-71).