Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chrétien de Troyes (suite)

Dans ce roman, à la fois arthurien et oriental, après un prologue où sont relatées les amours des parents du héros, on assiste au débat intérieur de Fénice, qui aime Cligès et refuse de se partager entre son amant et son mari, l’imposteur Alis, qui a ravi à Cligès le trône de Constantinople. Par un philtre, Fénice enchante Alis, qui ne la possède qu’en songe. Un autre artifice magique lui permet de passer pour morte, et Cligès l’emmène dans une tour, puis dans un verger merveilleux où le couple connaît un bonheur relatif. Il ne sera pourtant vraiment heureux qu’après bien des épreuves, lorsque la mort d’Alis aura permis à Cligès et à Fénice d’assumer la fonction impériale et de remplir dans la société des hommes la mission qui est la leur.

Le Chevalier à la charrette relate comment Lancelot, qui n’est nommé qu’assez tard, lorsqu’il a mérité son nom, libère la reine Guenièvre, épouse du roi Arthur, prisonnière de Méléagant au royaume de Gorre. Le thème est celui d’un aithed, ou récit celtique d’enlèvement. Le royaume de Gorre est une figure de l’autre monde, et Lancelot, pour y parvenir, doit soulever la lame d’une tombe et franchir le pont de l’épée, gardé par des lions illusoires. Mais, surtout, ce roman est un roman de la fine amors. Lancelot tombe en extase devant quelques cheveux de la reine ; il ne combat de toute sa force que s’il parvient à pousser son adversaire entre la reine et lui, de façon à avoir toujours sa dame sous les yeux en même temps qu’il porte ses coups ; il accepte même d’être lâche lorsqu’elle lui en donne l’ordre. Parce qu’il a hésité un moment à monter dans la charrette d’infamie, qui donne son titre au roman, il se heurte à la froideur de Guenièvre, qui le désespère à en mourir — et il va en effet jusqu’à tenter de se suicider. Puis, enfin admis au plaisir suprême, il s’incline devant Guenièvre et l’adore comme une divinité. Et, pourtant, le Chevalier à la charrette n’est pas seulement un hymne à la fine amors. Lancelot est au service de ses semblables et libère les sujets d’Arthur captifs avec Guenièvre. C’est un généreux, qui puise dans sa passion la force et le courage. Il est donc le frère d’Erec et d’Ivain.

Le Chevalier au lion est une autre apologie de l’amour au service des hommes. Ivain a épousé Laudine après avoir tué son mari, le gardien de la fontaine de Brocéliande. Laudine lui a donné congé d’accomplir des prouesses durant un an. Ivain a laissé passer ce terme, et il lui faut reconquérir son pardon par une longue série d’exploits, dont le premier est de sauver un lion attaqué par un serpent monstrueux et le plus prestigieux est la libération des pucelles captives au château de Pesme Aventure, où elles sont astreintes au travail forcé. Mais un aussi sec résumé ne peut pas donner une idée juste concernant un roman aussi bien composé. Chrétien n’y renonce pas à son ironie coutumière, mais, plus à l’aise que lorsqu’il rédigeait le Chevalier à la charrette, dont il avait abandonné la fin à Godefroi de Lagny, il noue mieux que jamais son intrigue, multiplie des dialogues sonnant juste et les détails qui font vrai, et sait user du merveilleux, qu’il humanise tout en lui gardant son mystère. Il élimine presque tous les développements rhétoriques ou moralisateurs et se contente de raconter avec un brio qui ne se laisse point voir, sûr qu’il est de la valeur démonstrative qui se dégage de sa matière.

Plus ambitieux encore est le Conte du Graal, dont la source est, dit Chrétien, « le plus beau conte qui fut jamais conté en cour royale ». Ce qu’était le conte primitif ? Probablement un récit des premiers exploits de Perceval, de son échec au château du Graal, puis de son retour auprès du roi pêcheur, auquel il posait les questions attendues, libérant ainsi la terre Gaste de la malédiction qui pesait sur elle. Se mariait-il avec Blanchefleur, qu’il avait délivrée d’un prétendant trop empressé ? On peut penser que oui, à en juger par les Continuations et le Peredur gallois, où le héros n’est pas un chaste. Le trait de génie par lequel se distingue Chrétien est d’avoir dressé, en face de Perceval le naïf, la figure de l’habile Gauvain, qui s’empêtre dans des aventures incroyables et aurait, si Chrétien avait achevé son poème, piteusement échoué à son tour au château du Graal, comme le montre la première Continuation.

Avec le Conte du Graal, Chrétien, sans renoncer à son ironie — si vive lorsqu’il dépeint les déboires du jeune Perceval, qui prend à la lettre tout ce qu’on lui dit —, a probablement cherché à écrire un roman « spirituel », moins chargé, quoi qu’on en ait dit, de significations ésotériques que riche de valeurs humaines, dont la portée apparaît lorsque le héros, après de longues années d’insouciance, vient se confesser à un ermite : celui-ci lui enseigne une morale chrétienne et chevaleresque sans doute un peu terre à terre, mais adaptée au personnage et à sa fonction. L’enseignement de l’ermite éclaire l’œuvre du romancier, qui réagit contre une conception trop romanesque de la chevalerie : l’aventure n’a de prix que si elle combat le désordre ou l’oppression, et l’amour chevaleresque ne se valorise qu’au service de la communauté.

Chrétien est d’abord — avec Erec et Enide — le romancier du couple, puis il devient le romancier de l’individu. Soucieux de mettre en relief la générosité de son protagoniste, il utilise, dès le Chevalier à la charrette, le personnage de Gauvain comme un repoussoir : Lancelot retrouve Guenièvre avant Gauvain, et, dans le Chevalier au lion, Ivain livre son dernier combat contre Gauvain, qui s’est mis au service d’une cause injuste. Gauvain représente en effet une chevalerie un peu frivole, qui se complaît dans la fausse courtoisie du protocole et de l’amourette. Or, en attribuant des épisodes entiers à ce héros, Chrétien est amené à inventer le principe de l’entrelacement, qui consiste à suivre un personnage pendant un temps donné, puis à revenir à tel autre personnage dont on raconte les exploits pendant le même temps. Cette technique sera très importante dans l’architecture du roman breton en prose.

Chrétien de Troyes n’a pas seulement donné ses lois à la littérature romanesque arthurienne ; il est l’inventeur du roman moderne. Il a su conférer à ses ouvrages une certaine rigueur, une finesse et une vie qui font que ces textes ont gardé une étonnante jeunesse. Il a contribué à lancer des mythes qui n’ont pas cessé d’éblouir l’imagination des hommes.

J.-C. P.

➙ Courtoise (littérature) / Graal (légende du) et cycle arturien.