Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chopin (Frédéric) (suite)

Les couleurs du timbre pianistique et la séduction de la sonorité

À la richesse de la langue musicale de Chopin s’ajoute la beauté de l’esthétique instrumentale. Presque toute l’œuvre de Chopin est consacrée au piano. C’est essentiellement le domaine de la sonorité qui est ici mis en valeur. Une grande diversité de toucher est nécessaire pour donner à cette œuvre toutes ses couleurs. En tant que pianiste, Chopin modelait la matière sonore avec raffinement. Ses contemporains ont noté le moelleux de ses attaques, la subtilité de ses nuances, la souplesse et le « coulé » de son jeu. Il utilise le chevauchement du cinquième doigt par le troisième, procédé qui évite, dans les parties mélodiques, le heurt d’un passage du pouce et améliore la beauté de la sonorité en assurant à la main une suspension particulière. Il rejette la virtuosité exclusive et met sa valeur dynamique au service de l’expression poétique.

Il recherche des effets de résonance par une écriture en arpège et le jeu des pédales. Une atmosphère vaporeuse en résulte, dont Schumann souligne les particularités à propos de l’étude op. 25 no 1. Dans l’introduction de la Polonaise-Fantaisie, la prolongation des accords est obtenue par l’emploi conjugué de la pédale et du déploiement mélodiquement orné des sons de ces accords, engendrant ainsi une vibration harmonique.


Un romantisme sans emphase

L’amour de la belle sonorité est un aspect du romantisme musical. D’autres caractéristiques de ce mouvement se retrouvent chez Chopin.

La volonté de subjectivité propre au romantisme prend avec Chopin l’accent d’une émotion intime qui se dévoile avec pudeur ou d’un élan qui s’affirme avec virilité. Aucune emphase de l’expression musicale, aucun étalage de virtuosité ne vient entacher la pureté du style. Le żal (le regret) polonais est le ferment de l’œuvre ; selon Liszt, il « renferme toute l’échelle des sentiments que produit un regret intense », depuis l’attendrissement mélancolique jusqu’à la révolte.

Avec le réveil du nationalisme, à l’époque romantique, le folklore musical prend une importance nouvelle. À cette tendance s’ajoute, du fait de l’invasion de la Pologne, une mobilisation sentimentale qui confère au folklore polonais une valeur affective, symbole de l’indépendance du pays. Le patriotisme polonais se manifeste avec force dans l’œuvre de Chopin.

Une influence française, non moins réelle mais plus subtile, s’est exercée sur lui. Cette influence le marque dès sa jeunesse, par l’éducation qu’il reçoit de son père, d’origine lorraine, professeur de français au lycée de Varsovie ; elle continue de s’affirmer, lors du séjour de Frédéric en France, dans le domaine de la culture.

Chopin reste éloigné du courant philosophique qui alimente le romantisme allemand. S’il exploite certaines formes romantiques telles que le nocturne, la ballade, l’impromptu, il y recherche surtout une atmosphère poétique et n’accompagne ses œuvres d’aucun argument littéraire. Il néglige le pittoresque du petit tableau musical que cultivent ses contemporains, Liszt, Schumann, Berlioz, entre autres. Les ballades de Mickiewicz ont-elles inspiré celles de Chopin, comme le prétend Robert Schumann ? Chopin ne le mentionne pas : c’est le caractère irréel d’un monde légendaire qu’il veut recréer, sans avoir recours aux procédés descriptifs d’une musique à programme.

Chopin partage l’admiration que les romantiques portent à J.-S. Bach. Il possède une profonde connaissance du Clavecin bien tempéré, qu’il pratique toute sa vie et dont il joue toujours quelques pages avant chacun de ses concerts. Ses préférences vont également à Mozart, tandis qu’il éprouve moins d’affinité pour Beethoven. En fait, Chopin reste d’esprit classique par la clarté et la concision de son discours, par sa recherche inlassable de la simplicité, qui vient couronner un travail acharné.


Le raffinement de l’harmonie

Les romantiques ont attaché une importance particulière à la matière sonore. Le raffinement de l’harmonie de Chopin en est un aspect, qui trouve ses plus beaux exemples avec la mazurka op. 56 no 3, la quatrième ballade, la Barcarolle, la Polonaise-Fantaisie.

Dans une communication faite en 1960 au congrès de Varsovie, J. Chailley souligne « le rôle exceptionnel tenu par Chopin dans la formation de l’harmonie moderne ». La tonalité est maniée très librement ; certaines harmonisations sont ambivalentes, engendrant des ambiguïtés tonales ; les modulations sont osées. Des accords s’enrichissent d’appoggiatures insistantes à résolution retardée ; d’autres sont utilisés, comme accords conclusifs, d’une façon inusitée jusqu’alors (accord de septième dans le prélude en fa majeur ; non-résolution de l’appoggiature de quinte dans la treizième mazurka). Une harmonie âpre naît du jeu des notes étrangères (prélude en la mineur, étude op. 10 en sol bémol mineur). Élément de couleur et de diversité dans les mazurkas, l’emploi des échelles modales provoque certaines dissonances (op. 56 no 2). La stylisation du matériel folklorique s’accompagne assez souvent d’une chromatisation poussée.

A. Z.

 F. Liszt, F. Chopin (Escudier, 1852 ; nouv. éd., Nouvel Office d’éd., 1963). / R. Schumann, Gesammelte Schriften über Musik und Musiker (Leipzig, 1854, 4e éd., 1891, 4 vol. ; trad. fr. Écrits sur la musique et les musiciens, Fischbacher, 1894). / E. Ganche, la Vie de Chopin dans son œuvre (Société des auteurs-éditeurs, 1909) ; Frédéric Chopin, sa vie et ses œuvres, 1810-1849 (Mercure de France, 1913). / G. E. H. Abraham, Chopin’s Musical Style (Londres, 1939 ; nouv. éd., 1968). / L. Bronarski, Chopin et l’Italie (la Concorde, Lausanne, 1947). / P. Leclercq, Chopin et son époque (Soledi, Liège, 1947). / A. Cortot, Aspects de Chopin (A. Michel, 1949). / A. Panigel (sous la dir. d’), l’Œuvre de Frédéric Chopin. Discographie générale (Éd. de la revue « Disques », 1949). / B. E. Sydow, Bibliografia F. F. Chopina (Varsovie, 1949). / H. Weinstock, Chopin, the Man and his Music (New York, 1949). / A. Cœuroy, Chopin (Plon, 1951). / B. E. Sydow et S. et D. Chainaye, Correspondance de Frédéric Chopin (Richard-Masse, 1953-1960 ; 3 vol.). / C. Bourniquel, Chopin (Éd. du Seuil, 1957). / Annales Chopin (Varsovie, 1958). / The Book of the First International Musicological Congress Devoted to the Works of Frederick Chopin (Varsovie, 1963). / J. M. Grenier, Frédéric Chopin (Seghers, 1964). / J. Iwaszkiewicz, Chopin (trad. du polonais, Gallimard, 1966). / B. Gavoty, Chopin (Grasset, 1974).