Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

agriculture (suite)

Au-delà de la zone des coûts décroissants, on constate qu’il existe un palier où les charges moyennes d’exploitation peuvent demeurer à peu près constantes. D’où proviennent les variations observables à ce niveau ? Du jeu de la distance, qui provoque, pour les plus grandes fermes d’un seul tenant, une multiplication des déplacements ; de l’inégale efficacité de la direction ensuite.

Lorsqu’un chef de famille ne dispose pas de terres assez vastes pour nourrir les siens, il est obligé de chercher à l’extérieur des ressources complémentaires, ce qui le conduit parfois à négliger un peu son propre bien. L’exploitation qui permet de faire vivre un ménage est mieux placée pour obtenir des résultats satisfaisants. Aussi ne doit-on pas s’étonner de noter, dans bien des contrées, des coutumes ou des dispositions légales qui tendent à protéger les exploitations de ce type, et à éviter leur fragmentation au moment des héritages.

Lorsque les dimensions de l’exploitation augmentent, l’efficacité de la direction se trouve soumise au jeu de forces contradictoires. L’étalement dans l’espace gêne de plus en plus le contrôle effectif des travailleurs dispersés dans les champs, les gaspillages se multiplient. D’un autre côté, l’unité de direction permet de mieux peser les décisions importantes. Lorsque l’exploitation travaille pour un marché lointain, l’avantage de la concentration est évident sur le plan commercial.

On conçoit, dans ces conditions, que l’on ait très souvent cherché, dans le domaine agricole, une solution optimale en dissociant au moins partiellement exploitation et entreprise et en multipliant les formes de semi-entreprise, dont la responsabilité ne s’étend pas à tous les domaines.

Dans le monde préindustriel, la grande exploitation centralisée n’est réellement intéressante que si elle vend au loin : elle triomphe dans l’Occident romain, ou encore dans les colonies européennes aux xviie et xviiie s.

Ailleurs, l’entreprise coïncide avec l’étendue au-delà de laquelle la direction perd de son efficacité (un ou deux milliers d’hectares, comme ordre de grandeur, c’est-à-dire l’étendue des terroirs de la plupart des communautés paysannes). Selon les cas, l’entrepreneur est un grand propriétaire ou la collectivité locale. Les terres sont divisées en de multiples exploitations, dont les responsabilités et les initiatives se trouvent limitées de bien des manières. L’ordonnance de l’assolement à travers le finage, les dates de mises en défens, de ban des moissons ou des vendanges sont fixées par le groupe. Dans le cas des systèmes de métayage, le propriétaire reste en outre le seul maître en matière d’investissements.

Selon les systèmes de culture, ce qui apparaît essentiel pour contrôler la richesse agricole varie. Là où la culture et l’élevage sont intimement associés, c’est la possession de la terre qui confère la puissance : elle permet d’entretenir les attelages, dont le travail crée la richesse. Dans les pays irrigués, le contrôle de l’eau joue un rôle semblable. Là où prévaut la culture sur brûlis, la propriété du sol n’assure pas d’avantages aussi décisifs. Dans la mesure où un travailleur ne peut mettre en valeur qu’une superficie très limitée, c’est le droit à la disposition du labeur d’autrui qui assure la puissance dans le domaine agricole. Cela explique sans doute la souplesse de la plupart des régimes fonciers en pays africain et le rôle qu’y tiennent les rapports personnels, la faveur qu’y ont aussi connu longtemps l’esclavage et la polygamie.


L’évolution des formes de l’exploitation

Les civilisations paysannes se caractérisent généralement par des exploitations de petites ou de moyennes dimensions, intégrées plus ou moins complètement au sein d’entreprises auxquelles reviennent certaines catégories de décisions. La concentration des terres n’est pas toujours avantageuse. Dans bien des cas, la recherche de la puissance est plutôt marquée par une mainmise sur l’eau ou sur le travail.

Les types d’exploitation qui se maintenaient depuis des centaines d’années dans la plupart des pays de civilisation agricole avancée se trouvent menacés par l’évolution contemporaine. Au moment où la société paysanne disparaît, ce que cherche l’agriculteur, ce n’est plus la sécurité que garantit l’exploitation régulière d’une petite surface, mais le revenu élevé qui donne la parité avec les salaires des ouvriers ou des employés des villes. Le détenteur de capitaux n’achète plus des terres dans un désir de prestige ou de promotion sociale. Il le fait pour toucher un intérêt comparable à celui que l’on obtient dans d’autres branches d’activités. Enfin, l’entrepreneur cherche à s’assurer des profits élevés. C’est dire que les structures anciennes sont mises à rude épreuve. Le système de responsabilités partagées est le premier emporté, car c’est lui qui freine l’évolution de l’ensemble du monde rural. Il cède en Angleterre dès le xviiie s., en Europe occidentale dans le courant du xixe s. Il est en train de disparaître ou de se transformer et de se moderniser dans la plupart des pays du tiers monde.

Avant les progrès récents de la mécanisation, la moyenne exploitation offrait souvent un cadre aussi intéressant que la grande : les travaux agricoles ont un rythme saisonnier, si bien qu’il est difficile d’appliquer des techniques rigoureuses de gestion et de s’attacher un personnel qualifié. La grande ferme ne triomphait que là où les besoins de main-d’œuvre étaient concentrés sur de courtes périodes au cours desquelles on faisait appel à des journaliers sans qualification venus de régions déshéritées ; elle ne rencontrait de conditions particulièrement favorables que sous les climats équatoriaux sans fluctuations saisonnières, puisqu’elle pouvait employer exceptionnellement des techniques de gestion proches de celles du monde industriel. Cela explique que les formes les plus dynamiques de l’entreprise agricole européenne se soient installées depuis la fin du siècle dernier en milieu tropical : la grande plantation y prenait la succession de l’entreprise esclavagiste, mais travaillait dans une tout autre optique.