Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chine (suite)

La prose classique

Les écrits en prose forment un ensemble extrêmement imposant, mais tous n’ont pas de prétention littéraire. La majorité d’entre eux, à caractère historique, politique, social ou documentaire, ne vise qu’à transmettre une information. Cependant, comme les grands écrivains sont aussi fonctionnaires, il n’est pas rare de trouver dans ces compositions utilitaires de très beaux morceaux de littérature, réunis dans les anthologies. Par la clarté, la simplicité et la vigueur de son style, la prose des Han est considérée comme parfaite : elle a servi de modèle à tous les étudiants chinois et c’est toujours vers elle que se tournent les grands réformateurs pour renouveler les styles. Pourtant, il nous en reste assez peu d’exemples, en dehors des grandes histoires et des morceaux choisis qu’elle cite, tels le Discours sur les fautes du royaume de Qin (Qinguo lun [Ts’in-kouo-louen]), de Jia Yi (Kia Yi), ou le Discours sur le fer et le sel (Yantie lun [Yen-t’ie-louen]), de Heng Kuan (Heng K’ouan). Sima Qian (Sseu-ma Ts’ien, v. 145 av. J.-C. - v. 86 av. J.-C.), grand historien de l’empereur Wu (Wou) des Han, passe sa vie à réunir des documents et des informations pour compiler les Mémoires historiques (Shiji [Che ki]), œuvre monumentale qui couvre l’histoire de la Chine depuis les origines jusqu’à son époque. L’ouvrage est divisé en plusieurs sections. Les annales impériales (benji [pen-ki]) et les annales des grands feudataires notent chronologiquement les faits marquants de chaque règne. Dans les biographies des hommes importants (liezhuan [lie-tchouan]), Sima Qian offre avec une grande ouverture d’esprit et un sens de l’histoire remarquable pour l’époque un panorama très large de la société : bons ministres et grands généraux, philosophes, intrigants, brigands, traîtres et rebelles. Dans les traités (zhi [tche]), il aborde de façon synthétique et systématique les grands problèmes de l’Empire : canaux et rivières, religion, alimentation et monnaie, littérature. C’est grâce à ce dernier traité qu’un certain nombre de pièces littéraires nous sont parvenues et que l’on connaît les titres et les auteurs d’autres aujourd’hui perdues.

Le style des Mémoires historiques se caractérise par la simplicité fonctionnelle, celui du fu (fou) par son ornementation gratuite. Héritier des Élégies de Chu, le fu des Han, sorte de poème en prose, est l’exercice favori des poètes de la Cour. À cette époque où l’on appréciait les discours ornés plus que les raisonnements simples, l’éloquence brillante plus que la vérité crue, le fu, réplique littéraire de ce vertige oratoire, connaît une vogue extraordinaire. Le maître du genre, Sima Xiangru (Sseu-ma Siang-jou, 179 av. J.-C. - 117 av. J.-C.), décrit dans deux pièces célèbres les chasses impériales : la profusion du vocabulaire descriptif, l’abondance des caractères rares sont typiques de ce genre où l’on se complaît à énumérer les richesses de la nature et de la civilisation. Ban Gu (Pan Kou, † 92 apr. J.-C.), qui décrit les deux capitales impériales dans cette même manière fleurie, est surtout connu pour son Histoire des Han antérieurs (Qian Hanshu [Ts’ien-Han-chou]), première des histoires dynastiques. Il y reprend avec talent les théories, les méthodes et même le style de Sima Qian (Sseu-ma Ts’ien).

Dès la fin des Han, on assiste à un grand renouveau du taoïsme, et, peu après, l’introduction du bouddhisme apporte de nouveaux thèmes de réflexion et de nouvelles formes littéraires. S’échappant du carcan moralisateur des théories confucianistes, les lettrés élaborent une prose très recherchée et sophistiquée, qui emprunte certaines caractéristiques à la poésie et au fu. Appelée prose parallèle (pianwen [p’ien-wen]), elle utilise toutes les ressources du parallélisme des phrases auquel se prête si bien la langue chinoise. Mais, par son raffinement même, elle tombe aisément dans l’artificiel et le pédantisme. Seuls quelques rares écrivains sauront éviter ces écueils.

Il n’est pas surprenant que cette époque troublée, propice à la réflexion, voie apparaître les premiers traités de critique littéraire. Les lettrés, qui ont pris conscience de ce que la littérature est non seulement un moyen d’éducation, mais aussi un art, cherchent à en définir les critères. Le Dragon gravé au cœur de la littérature (Wenxin diaolong [Wen-sin-tiao-long]) de Liu Xie (Lieou Hie, vie s.), rédigé dans une prose parallèle obscure par excès de concision et de symbolisme, décrit en cinquante chapitres l’origine des diverses formes littéraires et les fondements psychologiques de l’inspiration. L’Anthologie de la littérature (Wenxuan [Wen-siuan]) de Xiao Tong (Siao T’ong, ve s.) présente sous trois rubriques (fu, poésie et prose) les chefs-d’œuvre du passé et ceux du présent, à l’exclusion des classiques et des ouvrages philosophiques. Cette sélection a été pendant des siècles le livre de chevet du Chinois cultivé.

Pendant plusieurs siècles, la prose parallèle continue à être utilisée dans les écrits en prose, les documents officiels et les dissertations d’examens. Après la rébellion d’An Lushan (Ngan Lou-chan), qui, au milieu du viiie s., bouleverse la dynastie Tang (T’ang), une réaction contre les théories de l’art pour l’art commence à se faire jour. La tradition confucéenne de la littérature engagée relève la tête et Han Yu (768-824) fonde le Mouvement de la prose antique (guwen [kou-wen]). Pour lui, ce n’est qu’un des aspects d’une réforme profonde qui vise à régénérer le confucianisme ; pour les autres, c’est un nouveau moyen d’expression, plus propice aux longues narrations et plus vivant que la prose parallèle. Le nom de ce mouvement, Prose antique, n’implique pas la servilité à l’égard de la littérature ancienne (littérature Han essentiellement), mais simplement qu’on la prenne pour modèle, tant pour la forme que pour le fond. Cette libération du style permet le bref essor de la littérature romanesque classique et voit aussi celui des essais. Dans ce genre où il s’impose par la belle ordonnance de ses phrases et la rigueur de son style, Han Yu cherche à restaurer les hautes vertus de l’éthique confucéenne.