Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Charpentier (Marc Antoine) (suite)

L’œuvre

Il n’est pas question ici de donner le détail d’une œuvre représentée par vingt-huit volumes manuscrits de la Bibliothèque nationale, dont une partie seulement a été éditée.

L’œuvre de M. A. Charpentier est surtout consacrée à la musique religieuse, alors que la musique profane, tant vocale qu’instrumentale, se réduit à quelques partitions.

Ces dernières comportent, outre des airs sérieux ou des airs de cour, la célèbre cantate d’Orphée descendant aux Enfers, de la musique de scène pour Andromède (Corneille), David et Jonathas, l’opéra de Médée (1693) et quantité d’intermèdes, de divertissements et de pastorales qui ont servi son nom tout autant que sa musique sacrée. De ces intermèdes distinguons ceux qui ont été écrits pour Molière (le Mariage forcé, la Comtesse d’Escarbagnas, le Malade imaginaire, le Sicilien) et quantité de pages propres à mettre en valeur des textes de Corneille, de Donneau de Visé, de Fontenelle, entre 1680 et 1685. La musique purement instrumentale, que l’on peut adjoindre à ces pages chorégraphiques, tient en quelques titres : fanfare, marche de triomphe, symphonie à 3, préludes à 3 et 4, concert à 4 parties de violes, ouvertures à 4 et 5 et sonate à 8 parties instrumentales. Toute cette musique ressortit autant à un idéal austère et polyphonique qu’à une musique de danse où seule serait reine la rythmique.

Si cette musique profane ne permet que peu de rapprochements avec les tragédies lyriques laissées par Lully, la musique religieuse de Marc Antoine Charpentier classe, en revanche, ce musicien au premier rang des compositeurs ayant travaillé pour l’embellissement du service divin au même titre que Josquin Des Prés ou Michel Delalande, en France. Plus âgé d’une vingtaine d’années que ce dernier, il est possible qu’il ait collaboré avec lui chez les Jésuites, à l’heure même où Delalande accédait au poste de sous-maître de la chapelle royale. Ce sont les circonstances, pour Charpentier comme pour Delalande, qui leur ont imposé une production abondante dans le domaine de la musique d’église, les différents postes occupés par Charpentier exigeant de lui, tout au moins jusqu’à sa nomination à la Sainte-Chapelle, d’une part quantité de partitions, motets ou cantates pour voix solistes (chapelles du Dauphin, de Mlle de Guise, église Saint-Paul, chapelle de Philippe d’Orléans, Port-Royal), et d’autre part de grandes partitions qu’il appelait des histoires sacrées, destinées aux concerts donnés à l’église ou aux élèves du collège Louis-le-Grand. C’est plutôt vers la fin de sa vie et pour la Sainte-Chapelle du Palais qu’il aurait écrit ses grandes œuvres pour 4 à 8 voix mixtes et orchestre concertant. Une grande partie de cette œuvre a été réalisée par Guy Lambert, et nous suivrons la classification qu’il a donnée pour citer ici quelques-unes des pages maîtresses de l’artiste.

Ce sont les textes mêmes mis en musique plus que l’esprit de la musique elle-même qui permettent d’opérer un groupement entre ces partitions. Il y a lieu de distinguer les antiennes à la Vierge (Ave Regina, Salve Regina, Regina coeli) des litanies de la Vierge, de même qu’il faut distinguer les hymnes (Pange lingua, Veni Creator, Te Deum) des proses (Dies irae, Lauda Sion). Non loin de ces premiers textes, l’historien placera d’une part tous les motets sans doute écrits pour les vêpres (Ave verum, O sacrum convivium) et d’autre part plus d’une centaine de motets écrits de 3 à 8 voix, parmi lesquels nous relevons, outre une vingtaine de Domine salvum fac, cinq De profundis, cinq Laudate Dominum, dix Magnificat et quatre Miserere, sans omettre une vingtaine de leçons et répons de ténèbres pour les mercredi, jeudi et vendredi saints. On signalera encore les noëls, ou cantiques de la Nativité, ainsi que deux types de partitions majeures : les messes et les histoires sacrées.

M. A. Charpentier a conçu une gamme très variée de commentaires de l’ordinaire de la messe, depuis la messe pour 1 seule voix et basse continue « pour le Port-Royal » jusqu’à la messe Assumpta est à 6 voix ou la messe des Trépassés pour double chœur et 4 parties instrumentales.

Les Histoires sacrées mettent en musique certains épisodes empruntés aux Écritures saintes. De ces vingt-quatre partitions, nous retiendrons les plus justement célèbres : l’Enfant prodigue, Josué, le Jugement de Salomon, la Nativité du Seigneur, la Tentation d’Abraham, la Peste de Milan, le Reniement de saint Pierre.


L’art de Charpentier

Il faut souligner la place que Marc Antoine Charpentier tient dans la musique française, non loin de Lully, avant Couperin et Delalande. Il est certain que l’accent doit être mis d’abord sur l’italianisme de l’élève de Carissimi : italianisme que l’on relève aussi bien dans l’utilisation de l’arioso que dans l’esprit général du monde harmonique dans lequel baigne cette musique. Sans sacrifier aux vocalises, qui seront prochainement la part dominante de la cantate italienne, il y a chez Charpentier profusion d’éléments lyriques qui, pénétrant ce beau chant français traditionnel à Paris depuis cinquante ans, accentuent ses courbes au contact d’une harmonie audacieuse parfois dissonante, dans le récitatif comme dans l’air. Fidèle à la musique modale et prêtant à tous les modes certains caractères psychologiques, Charpentier a su, comme personne à son époque, réaliser une osmose heureuse entre le contrepoint des Franco-Flamands, hérité d’Eustache Du Caurroy et de Nicolas Formé, et la conception verticale et colorée du monde vénitien. En somme, il se trouve à la croisée des chemins qui, de Rome (Carissimi) à Florence (Lully) et de Florence à Venise (Monteverdi et Cavalli), constituent à Paris une étape heureuse au contact de l’air de cour, du cantique et des premiers motets pour voix seule d’un Henry Du Mont (1610-1684) par exemple. S’il est l’un des créateurs de la cantate en France (Orphée), il est surtout le grand introducteur de l’histoire sacrée et presque son unique serviteur au xviie s., histoire sacrée dont les racines resurgiront dans notre pays, par-delà un xviiie s. d’une spiritualité moins élevée, au xixe s., avec l’éclosion de l’oratorio.