Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Charlemagne ou Charles Ier le Grand (suite)

De l’application de cette dernière les clercs sont fatalement les agents privilégiés. Aussi n’est-il pas étonnant qu’il veille à leur formation, qu’il contraigne les évêques à assurer des fonctions publiques tant à la cour (archichapelain) qu’en province (missi dominici), et donc qu’il impose en fait au clergé la nomination à l’épiscopat de clercs fidèles, la plupart du temps issus de son palais, tandis que la dignité d’abbé, source de riches prébendes, se trouve par sa volonté réservée très souvent à des laïques fidèles. Évêque de Rome et chef de l’Église chrétienne, dont l’opposition au régime ecclésiastique carolingien serait fatale pour le succès de ce dernier, le pape se voit réduit, comme les autres religieux, au rang de collaborateur fidèle du souverain. Cette attitude explique par avance les longues luttes qui opposeront, au Moyen Âge, la papauté à l’Empire.

Portrait de Charlemagne

Trop souvent déformées par le mythe et la légende de l’empereur à la barbe fleurie, la personne physique et la personnalité morale de Charlemagne peuvent néanmoins être saisies à travers l’œuvre écrite des historiens du ixe s., à condition de n’utiliser qu’avec précaution leurs témoignages. Le plus précieux de ces derniers est sans doute celui d’Eginhard (v. 770-840), dont la Vie de Charlemagne s’inspire parfois trop étroitement de la Vie des douze Césars de Suétone ; indirect, car datant de 884, celui du moine de Saint-Gall Notker le Bègue (v. 840-912) a paru plus sujet à caution, mais ne semble pas devoir être aujourd’hui totalement écarté en raison du caractère de véracité qui marque le récit (Gesta Caroli Magni).

L’exactitude des dires d’Eginhard a d’ailleurs pu être vérifiée en ce qui concerne le physique de l’empereur, lorsque l’ouverture de son tombeau permit de mesurer la taille de son squelette, dont les 1,92 m correspondent exactement aux sept pieds indiqués par l’auteur de la Vie de Charlemagne. De larges épaules, un visage rond accentuaient le caractère équilibré de la stature du souverain, dont se dégageait une impression de puissance et de majesté que renforçait une santé à toute épreuve lui permettant de supporter de pénibles et incessants déplacements d’une frontière à l’autre et que n’altéraient pas quelques défauts physiques ou moraux : nuque épaisse et courte, ventre proéminent, voix trop aiguë et parole volubile, sautes d’humeur imprévisibles et accès de colère subits et terribles.

Tenace dans ses entreprises, ferme sinon même cruel dans les moyens utilisés pour parvenir à ses fins (massacre de Verden en 782) mais optimiste quant aux résultats, Charlemagne nous apparaît comme très marqué par ses origines franques, bien qu’il se soit donné une culture latine (il s’exprimait en latin littéraire et sans doute aussi en latin vulgaire). Aimant la guerre, la chasse et les banquets tumultueux rehaussés de divertissements donnés par les ménestrels, les jongleurs et les fous, qui avaient accès à sa table, pratiquant une itinérance gouvernementale de palais en palais qui ne cessa pas après son installation à Aix-la-Chapelle en 794, Charlemagne resta fidèle dans sa vie familiale aux traditions ancestrales. Contractant de nombreux mariages selon la coutume germanique, il épousa tour à tour la Franque Himiltrude, la Lombarde Désirée en 770, qu’il répudia également, puis la Souabe Hildegarde en 771, Fastrade en 783 et enfin l’Alamanne Liutgarde en 796, qu’il garda jusqu’à leur mort ; après la disparition de la dernière de ses femmes légitimes en 800, il se lia encore avec une jeune Saxonne, Gersninde, ainsi qu’avec trois autres jeunes filles, Régine, Adallinde et Madelgarde, concubines non issues de la noblesse, au contraire de ses Friedelehen, dont les enfants nés de lui pouvaient être aptes à lui succéder. À l’égard de ses descendants, son attitude fut également dictée par la tradition familiale. Écartant ses fils de sa vie quotidienne pour mieux assurer leur formation politique et administrative, il contraignit, par contre, ses filles et petites-filles à lui tenir perpétuellement compagnie, préférant tolérer leur inconduite plutôt que de supporter leur absence. Mais négligeant totalement leur sort futur, il ne prit aucune disposition en leur faveur tant dans l’ordinatio imperii de 806 que dans son testament de 811 ; le premier de ces textes prévoyait le partage de ses royaumes selon l’antique coutume barbare au lieu d’en proclamer l’indivisibilité au nom de l’intérêt de la res publica.

En fait, ce dernier ne semble lui avoir été accessible qu’à travers la notion de chrétienté, à la défense de laquelle l’attachait une foi profonde, encore que celle-ci ait revêtu des formes qui en soulignaient les attaches païennes et le caractère parfois superficiel visant à assurer avant tout le salut de son âme : croyance aux reliques, qu’il collectionna en grand nombre dans son trésor ; pratique de la divination astronomique, en partie christianisée et justifiée par la crainte religieuse qu’une erreur dans le calcul des dates des fêtes mobiles n’entraînât un malheur pour son régime ; multiplication des pèlerinages sur les tombeaux de grands saints, ou à Rome ; célébration ponctuelle et multiquotidienne des offices ; distribution de riches offrandes aux pauvres, aux églises et à Rome, qui dégénéra parfois en générosité inutile envers trop de conseillers et serviteurs prévaricateurs et corrompus.

Très contrastée, la personnalité de Charlemagne apparaît finalement comme exceptionnellement forte et par suite comme l’un des éléments explicatifs fondamentaux de l’édification si rapide de l’Empire carolingien et de sa dilatation à l’ensemble de l’Occident.

P. T.


Le bilan du règne

Généralement d’accord pour reconnaître l’exceptionnelle puissance dont a été détenteur Charlemagne, les historiens divergent d’opinion lorsque arrive l’heure de dresser les bilans. À quelques nuances près, trois thèses s’opposent alors.