Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

chapelle musicale (suite)

Le sens local se généralisa et chapelle put ainsi servir de dénomination pour tout lieu de culte, église ou oratoire n’ayant pas rang de paroisse, c’est-à-dire n’ayant pas de rôle officiel relatif à ce qu’on pourrait appeler par anticipation l’état civil (registres de baptêmes, décès, etc.). C’était donc le terme qui convenait pour désigner à la fois les lieux de culte privés, entretenus par le pape, les rois ou les princes, et le corps des ecclésiastiques attachés à cette chapelle. La musique étant durant la haute époque surtout affaire de gens d’église, le terme de chapelle englobe habituellement tous les ecclésiastiques, chapelains ou clercs, qu’ils participent ou non à la chapelle musicale. On ne trouve pas d’exemple avant le xiiie s. d’emploi de chapelle dans le sens de « groupe de musiciens ». Une grande confusion règne dans les appellations avant que ce terme ne se généralise. Mais avant le xiiie s., les deux mots qui reviennent le plus souvent pour désigner, à de menues différences près, la même réalité, sont maîtrise et schola cantorum, qui constituent, en somme, les ancêtres des chapelles musicales.

La première des scholae est celle de Rome, dont on a longtemps dit, mais à tort, qu’elle avait été l’un des aspects de l’œuvre de saint Grégoire le Grand, pape de 590 à 604. En réalité, la première mention de la schola cantorum, qui sera plus tard la chapelle pontificale, ne remonte pas au-delà de la fin du viie s., donc au plus tôt près de cent ans après la mort de saint Grégoire. Pourtant, l’existence de chantres est attestée depuis le vie s. La méfiance de la hiérarchie envers la musique, aux premiers temps de l’Église, s’atténue en effet au point qu’est admis peu à peu le principe qu’une belle voix constitue l’une des conditions d’accès à la cléricature. L’enfant ou le jeune homme reçoit alors le premier des « ordres mineurs » et devient « lecteur ». Des scholae lectorum existèrent très tôt, à Rome, Lyon, Reims, etc. Vers le viie s., elles fusionnèrent avec les scholae cantorum quand les préventions à l’égard de la musique eurent définitivement disparu. On en connaît mal l’organisation et même l’effectif. Il semble qu’à cette époque la schola romaine ait compté de sept à douze chantres, autant d’enfants et deux magistri. C’est sur ce modèle que furent constituées les autres scholae, en Angleterre à la fin du viie s. et en France sous les règnes de Pépin le Bref et de Charlemagne, qui en imposa la création dans chaque monastère et dans chaque évêché.

Naquirent ainsi des écoles épiscopales où les enfants, en plus de l’enseignement de la grammaire, bénéficiaient d’un entraînement à l’exécution du plain-chant. Quelques grands noms leur restent attachés : Gerbert d’Aurillac, à Reims (le futur pape Sylvestre II) [xe s.] ; Fulbert, à Chartres (xe-xie s.). Contrairement aux écoles monacales et — plus tard — à l’université, dans lesquelles on étudiait la musique sur un plan plus théorique, elles se bornaient donc à la pratique, et par là elles ouvraient la voie aux maîtrises. On ne sait pas bien quand s’opéra la distinction entre écoles épiscopales et maîtrises. Mais au xiie s., tant à Paris qu’à Chartres, les maîtrises acquirent leur autonomie. Deux maîtres en assuraient la direction, le magister, chargé de la grammaire, et son second, le cantor, à qui était réservé l’enseignement de la musique. La subordination assez paradoxale du cantor dura jusqu’à la fin du xve s., bien que dans les maîtrises, surtout depuis la pratique de la polyphonie au xiiie s., la musique ait tenu une place de plus en plus importante. Les enfants, très tôt spécialisés en raison de la qualité de leur voix, avaient un double rôle : d’une part exécuter — et c’était là l’objet principal de l’exercice musical — le plain-chant, dont ils devaient posséder le répertoire de mémoire ; d’autre part, à l’apparition de la polyphonie, tenir les parties supérieures dites « organales » dans les organa, conduits ou motets, avec cette réserve que l’on n’admettait que quelques déchants honnêtes, notamment pour la fête de Noël, qui, durant le Moyen Âge, était le pôle de l’année liturgique.

Les effectifs étaient fort réduits. Dès 1291, il y avait à la cathédrale de Liège un groupe de duodeni : douze enfants pauvres chargés du chant et de la lecture aux offices. Un texte de 1305 nous apprend que « en la Sainte-Chapelle du palais royal à Paris doit avoir de coutume ancienne 6 enfants et 2 maîtres ». La maîtrise de Notre-Dame de Paris, à la fin du xive s., compte 8 enfants et 17 ou 18 clercs de matines. Celle de Cambrai, dans les années 1390, 6 enfants et 10 ou 12 chantres. À Saint-Marc de Venise, on ne dénombre pas plus de 8 putti en 1403-04. Et même à la cour du duc de Bourgogne, qui se targuait de rivaliser en éclat avec le roi de France, son suzerain, il n’y avait encore en 1409 que 4 écoliers musiciens. Ce petit nombre de chanteurs s’explique par le fait que, jusqu’au xve s. environ, la polyphonie était affaire de solistes. Plusieurs auteurs de traités musicaux trouvent d’ailleurs inadmissible que deux personnes chantent la même voix. Ce n’est que plus tard que l’on tendra vers le grand nombre et les effets de masse.

Jusqu’au xve s., c’est dans les maîtrises que se situe la vie musicale. Par la suite, même si elles subsistent, l’intérêt se déplacera vers les chapelles proprement dites, des rois, des princes, de l’empereur et du pape.

Là encore la chapelle pontificale va servir de modèle, mais sur le sol de France, puisque ce sont les papes d’Avignon qui lui donneront son lustre. Après quelque flottement sous le pape français Clément V († 1314), dont la chapelle compte 34 chapelains, mais dont certains ne remplissent pas leur fonction, l’institution se stabilise sous Benoît XII (1334-1342) avec la création de chapelains effectivement musiciens, les capellani intrinseci, chargés de chanter à tous les services où le pape officie. Il est à noter que le recrutement en était surtout septentrional. Après le retour du pape à Rome en 1377, on procéda à la fusion de la chapelle d’Avignon et de la schola de Rome. La direction fut assurée par un maestro della capella pontificia, souvent d’origine nordique, malgré le retour en Italie. Les effectifs variaient suivant les goûts personnels du pontife : de 9 en 1436, ils passent à 36 sous Léon X (1513-1521) pour retomber à 24 avec Clément VII.

Aussi bien à Avignon qu’à Rome, la chapelle pontificale, souvent appelée sixtine après 1473, devint le creuset de la création musicale en Europe occidentale. Les plus grands musiciens des xve et xvie s. y séjournèrent comme chantres ou maîtres de chapelle. Citons seulement Dufay, Josquin Des Prés et Palestrina.