Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

chanson (suite)

Créant une école chansonnière, où l’union des poètes et des musiciens était aussi étroite que du temps de Baïf, le Chat-Noir fut plus qu’un cabaret artistique ; un public, réunissant toutes les classes de la société, se passionna pour les œuvres des chansonniers*. Les chansons satiriques, véritables baromètres de l’opinion publique, influencèrent souvent les événements politiques, tandis que, discréditant le naturalisme en le caricaturant, le Chat-Noir contribua au réveil de l’idéalisme, jouant ainsi un rôle important dans la littérature du moment. Les étrangers vinrent en foule aux séances du cabaret, applaudissant de confiance, sans toujours bien les assimiler, aux subtilités de l’esprit parisien, tandis que les chansonniers, auréolés de la gloire que leur apportait le label célèbre du « Chat-Noir », allaient faire connaître la chanson française dans le monde entier.

De nombreux cabarets de même esprit s’ouvrirent sur la Butte et même en dehors de ce périmètre restreint. La vogue qui les fit se multiplier dura jusqu’en 1939. Parmi les plus célèbres, il faut citer : le Mirliton, fondé par Aristide Bruant sur l’emplacement du premier Chat-Noir ; les Quat’z-Arts, qui organisèrent de mémorables fêtes montmartroises, en particulier les Vachalcades, présidées par Adolphe Willette, et le Couronnement de la Muse, imaginé par Gustave Charpentier ; le Lapin à Gill, où Bruant installa Frédéric Gérard, dit Frédé, et que fréquentaient des littérateurs comme Carco, Dorgelès ou Mac Orlan ; l’Ane-Rouge, la Boîte à Fursy, le Carillon, le Conservatoire de Montmartre, la Roulotte, le Logiz de la Lune-Rousse, l’Auberge du Clou, le Moulin de la Chanson, la Vache-Enragée, le Chien-Noir, le Concert des Décadents, le Caveau des Roches noires, le Coucou, la Pie-qui-chante ; les Noctambules, fondés au Quartier latin par Martial Boyer en 1894 et qui durèrent jusqu’en 1949 ; les Trois-Baudets, fondés à Alger en 1943 par Pierre-Jean Vaillard, Christian Vebel, Georges Bernardet et Jacques Canetti (qui, en 1947, les transporta rue Coustou à Paris) ; la Tomate, animée par Robert Rocca (1949), puis par Cora Vaucaire (1956).

Seuls subsistent de cette glorieuse époque le théâtre de Dix-Heures, les Deux-Anes et le Caveau de la République.


De nouveaux établissements

Ce fut surtout au café-concert*, puis au music-hall* que la chanson rencontra le grand public. Les premiers « cafés chantants » apparurent dès la fin du xviiie s. ; les music-halls, venus d’Angleterre, s’installèrent à Paris dans la seconde partie du xixe s. Un moment, ces deux genres d’établissements existèrent simultanément. On y applaudit les mêmes interprètes y chantant les mêmes œuvres. Seul le cadre était différent. Puis le music-hall supplanta le café-concert, avant d’être mis en difficulté à son tour par de nouveaux loisirs, le cinéma entre autres.

Jusqu’à la « Belle Époque », et encore après la Première Guerre mondiale, la chanson populaire varie peu. Les interprètes se réclament de styles codifiés par l’usage (comiques troupiers, gommeux, gambilleuses, chanteurs à voix ou réalistes, sentimentaux, patriotiques, épileptiques, etc.). Si certains sont de grands artistes (comme Thérésa, Amiati, Rosa Bordas, Polin, Ouvrard, Mayol, Mistinguett, Maurice Chevalier, etc.), la valeur esthétique des chansons de cette époque reste relativement pauvre, malgré les talents d’auteurs et de compositeurs comme Vincent Scotto ou Henri Christiné.

Cependant, poursuivant le mouvement de redécouverte du folklore, amorcé par les écrivains romantiques, des interprètes comme Yvette Guilbert redonnent vie à des chansons traditionnelles.


Les années 30 et la naissance de la chanson moderne


La joie de vivre

Le jazz va faciliter le renouvellement de la chanson. La France découvre le jazz en partie grâce au corps expéditionnaire américain, en partie grâce à une revue de Léon Volterra au Casino de Paris avec Gaby Deslys, mais surtout grâce aux tournées des Black Birds (1925, 1929), dont l’une des vedettes reste en France, où elle va faire carrière : Joséphine Baker. Les artistes et les intellectuels s’enthousiasment pour le jazz. Le grand public suivra.

C’est pour lui que l’orchestre de « Ray Ventura et ses collégiens », à partir de 1930, puis celui de Fred Adison, en 1935, vont populariser le style du « sketch chanté », réalisant peu à peu dans la fantaisie la synthèse d’un jazz bon enfant et de la chanson traditionnelle avec Tout va très bien Madame la Marquise, Voulez-vous danser, Madame ?, etc.

En même temps surgissent de jeunes auteurs et interprètes qui chantent leur joie de vivre avec humour et poésie : Mireille et Jean Nohain, (Jacques) Pills et (Georges) Tabet, Gilles et Julien, Charles (Trenet) et Johnny (Hess) — c’est le temps des duettistes — donnent un cours nouveau à la chanson. Avec eux, dans une tonalité moins fantaisiste, mais tout aussi poétique, se révèlent Jean Tranchant et Jean Sablon.

Mireille et Jean Nohain se rencontrent à l’Odéon en 1931. Elle y est comédienne (mais elle a fait de solides études musicales) ; lui est avocat (mais il écrit des poèmes). Ils commencent alors une collaboration fructueuse qui leur fera écrire ensemble plus de 500 chansons. Leurs premières œuvres sont d’abord interprétées par Pills et Tabet, puis par Mireille elle-même.

Les chansons de Mireille et Jean Nohain apportent fraîcheur, poésie, ironie et malice dans une production courante des plus ternes. Elles paraissent réinventer les oiseaux, les fleurs, l’amour (le Petit Chemin, Couchés dans le foin, etc.) et rejoignent d’emblée le patrimoine de la chanson française de toutes les époques (Quand un vicomte, les Trois Gendarmes).

Cette joie de vivre, c’est aussi celle des duettistes Charles et Johnny. Ils interprètent des œuvres, dont Charles est en général l’auteur et Johnny le compositeur (Quand les beaux jours seront là), dans un style « collégien », alors à la mode. Le jazz, le rythme et la jeunesse sont leurs atouts. Le service militaire les sépare (1936), et chacun va continuer sa carrière de son côté. Charles Trenet va symboliser le renouvellement de la chanson des années 30. Son personnage de grand garçon blond, dynamique, sympathique s’impose à un public dont il traduit les ardeurs et les espoirs, malgré les difficultés politiques du moment.