Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Champagne (suite)

Tandis que les moines défrichent les terres ou allument des forges (Clairvaux, 1114), que naissent des « neuvilles », des cités s’animent et réclament des franchises (Châlons, 1148 ; Reims, 1182 ; Langres, 1168 et 1234 ; Chaumont, 1190 ; Troyes, 1230). La charte de Beaumont-en-Argonne, octroyée en 1182 par l’archevêque de Reims Guillaume aux Blanches Mains, sert de modèle pour 300 bourgs champenois. L’industrie se développe : les toiles de Reims et de Troyes, les tapis de Reims, les draps de Provins et de Châlons s’exportent jusqu’en Orient. Mais, placées entre la Flandre et l’Italie, les villes de Champagne, que protègent les comtes, vont attirer dans leurs foires* les marchands de toute l’Europe. Les six principales foires tenues annuellement à Lagny, Provins, Troyes et Bar-sur-Aube finiront par former un marché continu.

Une bourgeoisie d’affaires en sort, mais si elle finance les constructions d’églises, elle n’a pas de rapport avec le premier éclat des lettres en Champagne. La comtesse Marie, fille d’Aliénor d’Aquitaine, introduit les thèmes de l’amour courtois et inspire Chrétien de Troyes. Aristocrates aussi sont les historiens Villehardouin et Joinville.

En 1284, la Champagne passe dans le domaine royal à la suite du mariage de Jeanne de Navarre avec le futur roi Philippe le Bel. Au xive s., les progrès maritimes, autant que la guerre de Cent* Ans et les taxes, amènent une décadence irrémédiable des foires. La guerre de Cent Ans est une longue épreuve : jacquerie de 1358, pillages et sévices répétés de bandes adverses. En 1429, Jeanne d’Arc fait sacrer le roi Charles VII à Reims. Mais la paix ne revient qu’en 1444, bientôt dérangée par les féodaux dressés contre Louis XI.


Les Temps modernes

Au xvie s., malgré quelques incursions des Impériaux de Charles Quint, la Champagne connaît d’abord un demi-siècle de paix et de prospérité.

En Champagne, la Réforme a des adeptes, que combattent les Guises ; l’un des membres de cette famille, le cardinal Charles de Lorraine, fonde en 1548 l’université de Reims. Les guerres de Religion sont ici confuses et sanglantes (massacre de Wassy, 1562 ; massacre de la Saint-Barthélemy à Meaux et à Troyes, 1572). La Ligue rallie la plupart des villes champenoises, mais Châlons reste en dehors : la ville sera comblée des faveurs royales, au détriment de Troyes, où sont nés Pierre Pithou et Jean Passerat, qui ont collaboré à la Satire Ménippée.

Les misères de la guerre n’épargnent pas la Champagne au xviie s. : guerre de Trente Ans, Fronde, raid du Hollandais Growestein en 1712. Le jansénisme y a ses bastions. Collaborent à la civilisation du Grand Siècle les Mignard, originaires de Troyes, et La Fontaine, né à Château-Thierry. Mais cette dernière ville est enlevée à la généralité de Châlons, où un intendant est à demeure depuis 1635. Les intendants les plus remarquables sont ceux du xviiie s. : Lescalopier (1711-1730), Lepelletier de Beaupré (1730-1749), Barberie de Saint-Contest (1750-1760) et Rouillé d’Orfeuil (1764-1790).

L’agriculture champenoise progresse peu. L’enquête de 1773 prouve que le blé récolté dans les meilleures terres n’y rapporte pas quatre fois la semence. Le seigle, cultivé plus généralement, a des rendements moindres. Les 700 000 moutons champenois donnent une laine impropre aux tissus de qualité. Cependant, à la fin du siècle, quelques agronomes introduisent les prairies artificielles et plantent des résineux. L’intendant d’Orfeuil, appuyé par Clicquot de Blervache, fait venir des mérinos d’Espagne. La viticulture, attestée depuis le haut Moyen Âge, a sans doute bénéficié du sacre des rois pour valoriser ses produits (vins d’Ay, de Sillery). Mais c’est au xviie s. que l’empirisme et des recherches, qu’on a attribuées au moine de Hautvillers dom Pérignon, vont permettre d’obtenir des « vins gris » mousseux, dont le commerce sera d’ailleurs aléatoire jusque vers 1830 à cause de la casse.

Vers 1780, la généralité de Châlons est la première pour la métallurgie (Ardennes, haute Champagne). Le textile est l’industrie de Troyes (toiles), de Reims (étoffes et draps légers) et de Sedan (draps larges). Châlons, qui a pâti de la révocation de l’édit de Nantes, ne fabrique plus que des bas. La bonneterie au métier, venue d’Arcis, a démarré à Troyes en 1746. Cette économie est vulnérable. Le traité de commerce franco-anglais de 1786 provoque une crise qui crée un climat révolutionnaire chez les ouvriers de Reims, de Sedan et de Troyes en 1789.


La Révolution et l’époque contemporaine

Mais la bourgeoisie aussi, préparée par les académies (Châlons, Troyes), est prête à entrer dans le mouvement pour réclamer la liberté économique et la participation politique. Durant la Révolution, la généralité, agrandie de Sedan et de Bar-sur-Seine, est découpée en quatre départements. Les illusions de 1789 se dissipent dès 1791 : après que le maître de poste de Sainte-Menehould, Drouet, a fait arrêter Louis XVI à Varennes (21 juin 1791), des tendances républicaines apparaissent dans la Marne. Reims, après avoir connu des massacres de septembre, envoie à la Convention le tisseur Armonville. Le 20 septembre 1792, Valmy — rencontre plus que bataille — assure pourtant le triomphe de la République. Danton, d’Arcis-sur-Aube, épicurien las des violences, périt sur l’échafaud en avril 1794, mais, au 9-Thermidor, Thuriot, de Sézanne, est parmi ses vengeurs, cependant que Prieur de la Marne reste fidèle à l’idéal robespierriste. Néanmoins, sauf à Sedan, la Révolution en Champagne n’a pas été violente : après Thermidor, les hommes d’affaires (Ponsardin à Reims, G. L. Ternaux à Sedan) prospèrent.

Jacques Beugnot, de Bar-sur-Aube, est parmi les conseillers de Bonaparte, ancien élève à Brienne ; il remplira le même office auprès de Louis XVIII en 1814. Les Champenois, patriotes comme des « hommes de frontière », fournissent sans trop rechigner soldats et généraux à la Grande Armée... Mais la campagne de 1814 ravage la province.