Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Chamberlain (suite)

Mal à l’aise avec l’attitude prudente et pacifique du cabinet en Afrique du Sud et en Égypte, il rêve surtout d’une grande politique et de démocratie sociale. Ses attaques contre la Chambre des lords provoquent l’indignation : on veut y voir un appel à la lutte des classes. Pourtant, Chamberlain n’a rien d’un chef révolutionnaire. Idole des radicaux, il propose en 1885 un programme de réformes (le « programme non autorisé »), qui comprend l’extension des pouvoirs du gouvernement local, la gratuité de l’école, le développement de la petite propriété paysanne (« un hectare et une vache »), un système graduel de taxation : ce serait le triomphe de la démocratie individualiste de type jacobin.

Le jingoïsme

Synonyme de « chauvinisme brutal et agressif », le mot jingoïsme est mis à la mode par une chanson de music-hall qui fait fureur lors de l’affrontement anglo-russe à propos de Constantinople et des Détroits en 1878. La politique extérieure de Disraeli s’appuie largement sur ce courant d’opinion, qu’elle a d’ailleurs en partie suscité. Devenue d’un emploi constant pendant les vingt dernières années du xixe s., l’expression connaît tout naturellement un regain de faveur au moment de la guerre des Boers. Dans l’atmosphère d’excitation nationaliste que favorise la politique de J. Chamberlain, de Cecil Rhodes et de Milner en Afrique du Sud, l’attitude d’expansionnisme arrogant et belliqueux qui caractérise le mouvement jingo (ou jingoïste) trouve autant de justificatifs que de stimulants. Depuis l’époque de Disraeli et de Chamberlain, le mot a continué d’être usité en Angleterre, mais a pris une coloration péjorative ; il tend aujourd’hui à désigner les nostalgiques de l’Empire britannique.


L’unioniste

C’est au moment même où Chamberlain voit ses ambitions proches d’être réalisées avec la victoire libérale aux élections de 1885 et la quasi-certitude de succéder à Gladstone, que se produit la catastrophe. L’occasion en est fournie par la question irlandaise. Converti à l’idée du Home Rule, c’est-à-dire de l’autonomie de l’Irlande, Gladstone espère bien persuader son parti de le suivre sur cette voie. Mais Chamberlain, qui d’ailleurs n’a pas gardé un bon souvenir de ses relations avec Parnell, est beaucoup trop attaché à l’unité impériale pour accepter l’idée d’un Parlement irlandais siégeant à Dublin. Pour lui, l’union de la Grande-Bretagne et de l’Irlande prime tout. En avril 1886, il démissionne avec éclat du troisième gouvernement Gladstone et entraîne avec lui une fraction importante des radicaux. Ce n’est pas seulement l’échec du projet de loi de Home Rule (juin), la défaite de Gladstone aux élections (juillet) ; c’est la scission catastrophique du parti libéral, qui se divise en libéraux gladstoniens et libéraux unionistes (réunissant des radicaux autour de Chamberlain et des whigs autour de Hartington).

Pour Chamberlain lui-même, abreuvé d’injures et traité de Judas par ses anciens amis, fêté par ses anciens adversaires conservateurs, depuis Salisbury jusqu’à Randolph Churchill, c’est un désastre personnel : la ruine, semble-t-il, de sa carrière. En vain, l’année suivante, la conférence de la Table ronde s’efforce-t-elle de réunir les libéraux désunis : la tentative aboutit à un échec.


L’impérialiste

En 1895 s’ouvre une nouvelle période, active et brillante, dans la carrière politique de Chamberlain. La victoire des unionistes aux élections de 1895 amène en effet la fusion des conservateurs et des libéraux unionistes. Dans le ministère Salisbury, Chamberlain reçoit l’important portefeuille des Colonies. Non seulement il a désormais les mains libres pour mener sa politique d’extension et de consolidation de l’Empire, mais par son prestige et sa personnalité il occupe une position privilégiée dans le gouvernement, au point que face à Salisbury, puis à Balfour (qui succède à Salisbury en 1902), il fait figure de second chef du gouvernement : c’est presque un cabinet bicéphale (surnommé two-headed administration).

Chamberlain, qui en 1895 approche de la soixantaine, a gardé la même vigueur, le même dynamisme, le même mordant. En dix ans, il va modifier profondément le visage de l’Empire britannique, transformer l’Afrique et bouleverser une nouvelle fois les données de la vie politique intérieure. Son activité s’exerce sous tous les horizons : en Afrique occidentale, où la colonisation de la Côte-de-l’Or et du Nigeria progresse grâce à l’occupation de nouveaux territoires, tandis que l’autorité du Colonial Office se substitue à celle des compagnies à charte ; en Malaisie, où les divers protectorats sont fédérés ; en Australie, avec le vote de l’Australian Commonwealth Act (1900) ; en Afrique du Sud surtout. Si la responsabilité de Chamberlain dans le raid Jameson et son échec ne peut être totalement dégagée (1896), c’est lui qui nomme Milner haut-commissaire au Cap, travaille patiemment à isoler les deux républiques sud-africaines du Transvaal et de l’Orange, mène des négociations avec Kruger. Lorsque éclate en 1899 la guerre du Transvaal, qu’il voit sans déplaisir, Chamberlain galvanise l’opinion en métropole, pourfend les « pro-Boers » de ses attaques, se campe partout en champion de la grandeur nationale. Les élections « khaki » de 1900, qui témoignent de l’appui de la majorité de l’opinion à sa politique impérialiste, sont pour lui un triomphe personnel. Mais dès la paix, signée en 1902, il entreprend, selon une vision clairvoyante, la réconciliation des Anglais et des Boers : premier pas vers la constitution d’un dominion d’Afrique du Sud.

Toutes ces interventions coloniales amènent Chamberlain à se mêler aussi de politique extérieure. Toutefois en ce domaine son action, marquée par la même conviction en la supériorité de la race anglo-saxonne, ne débouche sur aucun résultat positif ou durable. Chamberlain travaille avec opiniâtreté à limiter l’expansion de la France en Afrique occidentale et plus encore en Afrique orientale : l’affaire de Fachoda en 1898 porte directement son empreinte. Pourtant, son rêve d’une grande alliance des nations anglo-saxonnes et germaniques (Grande-Bretagne, États-Unis, Allemagne) ne réussit jamais à prendre forme, et même bientôt son patriotisme intransigeant s’alarme de la concurrence navale et commerciale allemande.