Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Afrique romaine (suite)

Les seules industries notables sont les mines (fer, plomb) et surtout la céramique. Les ateliers paraissent appartenir à de grands propriétaires terriens, qui joignent cette activité à l’agriculture et monopolisent également le commerce extérieur, dont l’essentiel est constitué par l’exportation du blé vers l’Italie ; les armateurs africains forment quelques-unes des plus importantes compagnies de navigation d’Ostie.

Dans l’ensemble, la société romano-africaine présente à l’époque impériale une grande homogénéité. Les esclaves sont relativement peu nombreux. Les différences ethniques entre colons italiens, descendants des Puniques et Libyens se sont très fortement atténuées, au moins dans l’est de la province. L’opposition que M. Rostovtseff avait cru discerner entre population urbaine et population rurale apparaît tout à fait illusoire : l’immense majorité des citoyens des villes sont en fait des agriculteurs, et, même sur le terrain, il est presque toujours impossible de délimiter nettement le noyau urbain, composé essentiellement d’édifices publics qu’entourent seulement les résidences des notables, d’une banlieue « en nébuleuse », où vit la majorité de la population.


Les mœurs

Les très nombreuses épitaphes, dont quelques-unes contiennent un éloge détaillé du défunt, nous font connaître l’idéal moral des Romano-Africains. Très proche de la morale patriarcale romaine, bien que la gens soit remplacée par une famille conjugale à peu près semblable à la nôtre, cet idéal n’aura guère à se transformer lorsque le christianisme triomphera. Mais il n’empêche pas les contemporains d’Apulée de jouir très largement des avantages de la « société de consommation » créée et diffusée par l’Empire, qui compte sur elle pour maintenir son emprise ; chaque ville a ses thermes (souvent deux établissements, un pour l’été, l’autre pour l’hiver) et ses édifices de spectacle. Les magistrats multiplient les jeux ; les plus appréciés sont les courses de chars et les chasses d’amphithéâtre. Les unes et les autres font naître des associations de « supporters » qui groupent la plus grande partie de la population ; l’enthousiasme se transforme en une véritable mystique liée aux superstitions courantes. Des mosaïques de Sugolin, en Tripolitaine, et de Thysdrus (El-Djem), en Tunisie, des statuettes en terre cuite rappellent que dans les amphithéâtres africains, dont le mieux conservé s’élève précisément à El-Djem, comme dans ceux des autres provinces, des condamnés étaient à l’occasion livrés aux fauves. Il y eut parmi ces malheureux des prisonniers barbares, ainsi que des martyrs chrétiens, comme Félicité, Perpétue et leurs compagnons, dont la passion est l’un des procès-verbaux les plus authentiques qui nous soient parvenus des persécutions. D’autres mosaïques, les sculptures du théâtre de Sabratha et les descriptions que nous devons à Apulée prouvent que les spectacles prenaient souvent aussi un caractère érotique assez poussé.

Il y avait donc une contradiction entre les principes moraux et les mœurs réelles, contradiction qui sera largement exploitée par les prédicateurs chrétiens, surtout par Tertullien*, au début du iiie s.


Paganisme et christianisme

C’est dans le domaine religieux que la tradition punique a le plus durablement survécu. Baal Hammon demeurera jusqu’au ve s. apr. J.-C. le grand dieu de la majorité des Africains. Les Libyens l’adoptent, et les stèles qu’ils sculptent (notamment en Tunisie centrale) illustrent le plus clairement la théologie punique, grâce à un langage figuratif naïf, mais puissant, qui s’oppose à la rigueur abstraite du véritable art punique (v. Carthage). Les Romains eux-mêmes admettent Baal, qu’ils assimilent à leur Saturne, les autres dieux du panthéon classique se fondant avec les divinités phéniciennes, plus ou moins apparentées. Cependant, l’humanisme gréco-romain, admis en quelque sorte par la petite porte dans la religion punique, finit par transformer celle-ci, dans ses formes d’abord, puis dans son esprit. Les sacrifices d’enfants sont supprimés par la force. Le latin remplace le punique comme langue de culte au cours du ier s. apr. J.-C. Les temples sont reconstruits selon les normes de l’architecture classique, tout en conservant un plan adapté à la liturgie (en général trois chapelles s’ouvrant au fond d’une vaste cour à portiques). Les statues de culte en terre cuite, mises au rebut, sont remplacées par des images de marbre imitées de l’art grec. Ces transformations sont l’œuvre de notables romanisés de souche punique ou libyque, qui ne veulent pas renoncer à la religion de leurs ancêtres, mais l’adapter à leurs mœurs. Elles se produisent donc surtout dans la seconde moitié du iie s. Les classes inférieures ne reconnaissent plus, de ce fait, la religion à laquelle elles étaient attachées ; elles vont se précipiter dans le christianisme.

Le fait essentiel de l’histoire de l’Église d’Afrique est en effet la rapidité des conversions dans cette seconde moitié du iie s. et au début du iiie. Avant 150, il n’existe aucune trace de christianisme en Afrique. Les premiers martyrs sont signalés sous Commode, Sous les Sévères, l’Église est déjà très importante avec ses évêques et ses propagandistes, tels Minucius Felix et surtout Tertullien. Même si Tertullien exagère en prétendant que les chrétiens sont déjà une majorité, l’Église d’Afrique est la seule en Occident à grouper un nombre important d’autochtones. Il en résulte qu’elle devient la première Église de langue latine. L’évêque de Carthage Cyprien* (248-258) fait figure de patriarche national et n’hésite pas à s’opposer au pape de Rome ; il meurt victime de la persécution de Valérien après avoir échappé à celle de Decius. Les chrétiens connaissent ensuite une large période de calme, que rompt Dioclétien* en 303. Cette dernière persécution anéantit les biens matériels de l’Église (on n’a retrouvé aucun lieu de culte antérieur), fait périr un certain nombre de martyrs et provoque une quantité d’apostasies plus ou moins complètes. Sa conséquence la plus grave sera le schisme donatiste : après le rétablissement de la paix religieuse par Constantin, une partie des chrétiens, accusant certains évêques d’avoir faibli dans la crise, constituent une hiérarchie dissidente. L’étonnante durée de ce schisme ne s’explique que parce que les donatistes rallient en fait tous ceux qui refusent la réconciliation de l’Église et de l’Empire ; groupant la majorité de la population en Numidie, ils seront utilisés par les chefs berbères qui se révoltent contre Rome, Firmus et Gildon. Leur force matérielle est constituée par des bandes d’ouvriers agricoles sans travail, les circoncellions. Mais certains historiens modernes exagèrent certainement en voyant dans le donatisme un mouvement essentiellement nationaliste et social. La fermentation religieuse de l’Afrique au ive s. est encore accrue par la présence d’importantes sectes hérétiques, dont la plus active — qui, à vrai dire, se situe en dehors du christianisme — est celle des manichéens. C’est dans ce milieu que se forme saint Augustin* (354-430). Dans la dernière partie de sa vie, évêque d’Hippone, celui-ci sera le chef du catholicisme africain, dont il assurera la victoire sur le donatisme.