Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Célèbes ou Sulawesi (suite)

Une très faible partie de l’île est mise en valeur (environ un quinzième de la superficie). Le cœur de l’île est peu peuplé et couvert de forêts. Les seules régions humainement importantes sont à l’extrême sud et à l’extrême nord. Le sud de la péninsule méridionale (presqu’île de Macassar) est la région la plus peuplée (la densité y est de l’ordre de 250 habitants au kilomètre carré) et correspond à peu près à la zone volcanique du Lompobatang, aux sols riches. La principale culture est le cocotier. On y trouve aussi du riz et du maïs. Macassar, sur la côte ouest, aux pluies diluviennes d’été, est un important exportateur de coprah ; ce port a un trafic surtout interinsulaire, de 360 000 t environ ; la ville avait 435 000 habitants en 1971. Les Macassars, dont les plus nombreux sont les Bougis, sont renommés dans toute l’Indonésie comme commerçants et marins ; ils ont émigré dans d’autres îles (à Bornéo en particulier) et en Malaisie.

L’autre région peuplée est l’extrémité nord de la péninsule septentrionale, le Minahassa : région volcanique, elle aussi, aux excellents sols basiques sur andésites et basaltes. Le climat est équatorial : il pleut toute l’année. Manado reçoit 3 300 mm de pluie en 208 jours avec maximum de janvier. Une riziculture très intensive est confinée dans les plaines, les pentes étant soumises au ladang. Les cocotiers sont très nombreux, mais la culture caractéristique est celle du caféier. Les Manadais sont des Torajas christianisés, d’abord par les Portugais, puis par les Hollandais.

L’île de Célèbes avait suscité de grands espoirs. Elle n’a encore qu’une minime importance économique.

J. D.

➙ Indonésie.

Céline (Louis Ferdinand Destouches, dit Louis-Ferdinand)

Écrivain français (Courbevoie 1894 - Meudon 1961).



L’homme

La littérature française compte deux romanciers maudits : Sade et Céline. Mais la gloire du premier fut posthume, et une certaine malédiction s’attache toujours à son œuvre, tandis que le second fut glorieux et maudit jusqu’à sa mort, pour avoir adopté une attitude favorable à l’Allemagne nationale-socialiste durant la Seconde Guerre mondiale. Ce fait n’est point ici souligné pour juger Céline politiquement, mais pour mieux situer sa personne et son œuvre dans l’histoire d’une civilisation. L.-F. Céline est le seul prosateur moderne qui puisse soutenir la comparaison avec James Joyce, mais le seul aussi qui s’acharna à mettre en pièces cet humanisme libéral dont se réclament, à des degrés divers, Proust et Thomas Mann, Dos Passos et Musil, et même William Faulkner.

Il ne s’agit pas non plus d’excuser ou d’absoudre Céline pour avoir consacré une part de son génie à l’antisémitisme. On fera seulement observer qu’il fit malheureusement et naïvement de sa haine de la judaïté l’abcès de fixation d’une époque, qui, elle, « explique » l’apparition de deux des plus grandes œuvres romanesques jamais écrites, Voyage au bout de la nuit, puis Mort à crédit.

Les années 30, en effet, marquent un changement radical dans les littératures d’Europe et d’Amérique. À peine a-t-on reconnu la révolution accomplie dans le roman par Proust, Joyce, Th. Mann, Dos Passos — tous écrivains opposant l’individu et sa subjectivité à une « machine sociale qui broie la matière humaine » — que Malraux et Bernanos vont dénoncer ce subjectivisme comme un luxe : seule l’action (du révolutionnaire chez l’un, du curé de campagne chez l’autre) peut anéantir l’égoïsme, le matérialisme et l’idéalisme bourgeois. Mais les héros de Malraux et de Bernanos semblent ignorer un phénomène sociologique d’une grande importance : l’accroissement, l’extension, de plus en plus prononcés, de 1918 à 1932, du secteur tertiaire, celui des employés, des fonctionnaires subalternes, des petits commerçants, des tenanciers de bar et des « marginaux ». Alors que les protagonistes des romans de James Joyce, de Virginia Woolf, de Thomas Mann étaient des individus fins, sensibles, cultivés, on voit apparaître dans le romanesque des années 30 une population très différente : le héros de roman ne peut plus penser à son « moi », à sa conscience, à la culture ; il a trop besoin de gagner sa vie, de subsister, pour boire à la source du monologue intérieur. Ce n’est pas un hasard si les romans de Carson McCullers aux États-Unis, de Graham Greene en Angleterre, de Céline en France essaient d’échapper à l’écrasement social, comme tente d’ailleurs d’échapper au travail en usine le vagabond de Charlie Chaplin. Les nouveaux personnages de roman correspondent à un ensemble social « moyen », sur lequel n’ont guère de prise les idéologies de révolution ou de révolte (ils ne se sentent pas appartenir à une collectivité), et, d’autre part, détestent les riches.

Là est le point essentiel quant à Céline. En une même aversion farouche, il unira les grands mots, les grandes idées et ce qu’on nomme volontiers, à son époque, la « ploutocratie ». Il n’aura qu’une intention fondamentale : attirer l’attention du lecteur sur ces nouveaux « Misérables » que sont les Français moyens, des fils de concierges aux inventeurs illuminés en quête de concours Lépine. Son objet littéraire primordial sera le délaissement : au-dessus des Misérables planent la Révolution aussi bien que le confort des richards. Le vrai, c’est la banlieue insalubre, la maladie vénérienne, les idylles derrière l’usine à gaz, le plaisir à la sauvette. Car ce Louis-Ferdinand Céline, qui connaît entre 1934 et 1939 une gloire que l’œuvre de Joyce aura mis vingt ans à acquérir, n’est autre que le docteur Destouches, médecin de dispensaire et des pauvres. Un Destouches ayant fait sa médecine péniblement — mais sûrement ; nous sommes à l’époque où la « promotion sociale » commence à jouer. Rien n’est plus significatif que l’évolution du personnage du médecin dans la littérature : au médecin humaniste et généreux des Thibault, L.-F. Céline oppose le « docteur » qui n’a pas pu acheter un cabinet dans un quartier bourgeois. Pourtant, il adopte la philosophie de la vie qui caractérise dans son ensemble le corps médical et que résume le terme de pessimisme. Habitué à voir dans l’homme un organisme promis au dépérissement et à la mort, le médecin accorde peu de crédit aux notions de progrès social, de fraternité et de révolution : nous mourons tous, et rien ne peut prévaloir contre une misère humaine fondamentale consistant à avoir un corps.