Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Cela (Camilo José) (suite)

En 1943 paraît Pabellón de reposo (Pavillon des convalescents), avec de vagues souvenirs de son séjour en sanatorium. Là, l’intrigue disparaît, ou presque. Le moment et la circonstance s’estompent, et le fait humain isolé, désarticulé, sans cause ni fin surgit au premier plan, cruel en toute gratuité. Rien n’est moins réaliste que l’art de Cela : il déforme systématiquement les données du réel en altérant les proportions de ses composantes.


L’exercice de la lucidité

Dans les Nouvelles Aventures et mésaventures de Lazarillo de Tormes (Nuevas andanzas y desventuras de Lazarillo de Tormes, 1944), Cela va jusqu’à supprimer radicalement le contexte social et, donc, les implications morales de son récit. La lucidité bannit tout sentiment. Mais c’est surtout un exercice de style, une sorte de pastiche du premier des romans picaresques, le Lazarillo de 1554. Voyage en Alcarria (Viaje a la Alcarria, 1948), Del Miño al Bidasoa. Notas de un vagabundaje (Du Miño à la Bidassoa, entre le Portugal et la France. Bloc-notes de vagabondage, 1952), Judíos, moros y cristianos. Notas de un vagabundaje por Ávila, Segovia y sus sierras (Juifs, maures et chrétiens..., 1956) et Primer viaje andaluz. Notas de un vagabundaje pór Jaén, Córdoba, Sevilla, Huelva y sus tierras (Premier Voyage andalou..., 1959) attestent le goût récurrent de Cela pour le contact avec la condition humaine à l’état pur, qu’il trouve chez tant d’Espagnols de la montagne et de la plaine. Pour donner plus d’objectivité à sa transcription, certes arbitraire, du paysage et des habitants, l’auteur abandonne la première personne et s’abrite — sujet de la phrase — derrière un personnage central nommé « le voyageur » ou « le vagabond », qui donne à voir. Ainsi : « Le vagabond [...] se sent heureux — et aussi un peu inquiet — devant ce spectacle de la Castille. »

Les souvenirs littéraires affluent pêle-mêle sur ses pages, ceux des poètes du xve et du xxe s., Jorge Manrique et Antonio Machado, ceux aussi des prosateurs, de la génération de 1900, Baroja, Azorín et Unamuno, parce que, eux non plus, ils n’avaient pas voulu se bercer d’illusions, parce que, eux aussi, ils avaient exploré l’Espagne avec la boussole d’un langage ferme et sans détour.

J. C. Cela juge donc de toute chose à longueur de pages. Il juge impartialement, du moins il veut nous le faire croire. Mais, de fait, la formulation de la sentence lui importe plus que l’équité, et l’invention verbale plus que la vérité. Et Cela recherche les mots signifiants les plus massifs, qui rudoient le lecteur et le font sortir de sa passivité.

En 1945, il avait donné un recueil de poèmes, Pisando la dudosa luz del día. Poemas de una adolescencia cruel (l’Aube équivoque ou les Premiers Pas d’une adolescence cruelle). On y retrouve le thème de la pérégrination, de la quête spirituelle et de la nudité — que l’on voudrait sans fard — du sentiment et de la sensation. Les poèmes ultérieurs, épars dans des revues et dans des livres de voyage (notamment du voyage en Alcarria), témoignent d’un impressionnisme lyrique où l’objet est tiré de son atmosphère et, ainsi, devenu inutile, est exposé dans son non-sens.

La Ruche (La colmena, 1951) marque une nouvelle étape dans la conception et l’art du roman. Là, le personnage central, c’est la foule dans toute sa médiocrité : les 346 individus ou imaginaires ou réels qui la composent, et qui se fondent dans l’anonymat d’une vie grise et insipide. De fait, il s’agit de Madrid après la guerre civile, une ville qui ne regarde pas aux moyens pour pouvoir survivre. Pourtant, l’amour, la tendresse et la naïveté s’insinuent irrépressiblement dans ce concert d’égoïsmes. Il arrive même que la vertu, certes honteuse et timide, tienne tête à la dérobée au vice triomphant. La Ruche peut apparaître comme une concession de C. J. Cela au néo-réalisme, à la mode vers 1950. Ce romancier de talent ne se laissera pourtant pas prendre au piège de cette école.


Une existence esthétique

La Catira (1955), roman vénézuélien, marque un brusque changement dans les thèmes, l’écriture et les problèmes de l’auteur. Dans cette Amérique primitive, la terre commande, façonne les hommes et les jette les uns contre les autres. L’héroïne voit mourir dans la violence son père et son mari ; elle revendique leur héritage : une plaine immense avec du bétail. Elle tue à son tour pour régner.

L’intérêt de l’ouvrage est double ; ce n’est pas seulement une histoire dramatique, c’est aussi l’occasion pour l’auteur d’exercer son génie verbal sur un des langages possibles du castillan, le parler des vachers américains, avec son vocabulaire, sa syntaxe et son accent particuliers. C. J. Cela s’attaque donc à ce nouveau problème de l’expression littéraire espagnole (que seul l’Argentin José Hernández avait abordé dans son Martín Fierro [1872-1879], un long poème souvent de mirliton). Il réussit admirablement, quoiqu’en aient dit les tenants des « belles-lettres ». Car il donne une existence esthétique et verbale à un monde jusque-là volontairement ignoré, où l’homme révèle des ferveurs inconnues et une intensité poignante dans ses rapports violents avec la nature. Sur ce nouveau terrain, il maintient son attitude de toujours. Il continue à démasquer les visages et à dénuder les âmes.

Mais la grande nouveauté, c’est que, avec La Catira, le roman en tant que genre remonte à sa source première, l’épopée. Il en adopte les principaux ressorts, la pitié et son contraire, la cruauté. Il recourt aux mêmes morceaux de bravoure : les longues chevauchées et les combats héroïques. Il déclenche dans l’esprit du lecteur les mêmes sentiments élémentaires, si constamment refoulés chez le lettré d’aujourd’hui, et dévoile sa primitivité incoercible. Et, cependant, le multiple Cela exerçait sa plume dans le conte, à la façon de l’eau-forte (El gallego y su cuadrilla, 1955) ou à la manière de l’illustration de faits divers (El bonito crimen del carabinero y otras invenciones [le Joli Crime du douanier...], 1947) ; et il cultivait la nouvelle (Timoteo el incomprendido [Timothée, cet incompris], 1952 ; Santa Bárbara 37, gas en cada piso [37, rue Santa Barbara, confort à tous les étages], 1952 ; Café de artistas, 1953 ; El molino de viento y otras novelas cortas, 1956 ; Historias de España, los ciegos, los tontos [Histoires espagnoles, les aveugles, les idiots de village], 1957).