Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

catholicisme social (suite)

Les années tournantes (1848-1871)

L’influence de ces pionniers, et particulièrement celle de Buchez et d’Ozanam, avait rapproché les ouvriers de l’Église au point que l’on se demanda, au lendemain de la chute de Louis-Philippe (févr.-avr. 1848), si tout un pan du socialisme n’allait pas devenir chrétien. L’Ère nouvelle (1848-1849), le journal de Lacordaire puis de l’abbé Henri Maret, donna corps durant quelques semaines à cet espoir. Mais les événements de juin 1848, en rejetant la masse des catholiques (Montalembert et Falloux en tête) vers la réaction antirévolutionnaire, donnèrent un coup fatal au socialisme chrétien. Sous la IIe République et le second Empire, le catholicisme social se mua en un catholicisme charitable et paternaliste, auquel la masse des ouvriers échappa. Armand de Melun et Augustin Cochin s’efforcèrent, par le développement des sociétés catholiques de secours mutuels et des patronages et par le vote (1850-1851) d’une législation charitable, de limiter la paupérisation de la classe ouvrière et de conjurer le péril que faisait courir à l’Église la rapide déchristianisation de cette classe. En fait, le catholicisme français se trouva complètement démuni devant l’insurrection de la Commune, en 1871.

Durant ces vingt années, l’étranger prit le relais de la France, qui, jusqu’alors, avait véritablement incarné le catholicisme social. En Belgique, Charles Périn (1815-1905), professeur d’économie politique à Louvain, prôna dans son livre De la richesse dans les sociétés chrétiennes (1861) l’association ouvrière, le retour aux corporations et un régime du travail plus humain ; cependant, Périn restait partisan du libéralisme économique. Au Congrès de Malines de 1867, où fut fondée une fédération des sociétés ouvrières catholiques, cette tendance conservatrice fut préférée à celle, plus démocratique, d’Édouard Ducpétiaux (1804-1868), partisan d’une législation ouvrière spécifique.

En Italie, un penseur solitaire, le jésuite Luigi Taparelli d’Azeglio (1793-1862), inspira à son confrère Matteo Liberatore (1810-1892) et au dominicain Tommaso Maria Zigliaria (1833-1893) un grand goût pour les questions sociales, auxquelles s’intéressa aussi le futur Léon XIII, Gioacchino Pecci, alors archevêque de Pérouse.

En Angleterre, le cardinal Henry Edward Manning (1808-1892), archevêque de Westminster à partir de 1865, multiplia les interventions en faveur des ouvriers et des grévistes ; le discours qu’il prononça à Leeds, en 1874, sur The Dignity and Rights of the Labour eut un grand retentissement. Aux États-Unis, la puissante association ouvrière américaine des Chevaliers du travail (Knights of Labour), fondée en 1880, fut protégée et défendue par le cardinal James Gibbons (1834-1921), archevêque de Baltimore (1877).

C’est en Allemagne que le catholicisme social connut alors son plus grand développement. Les catholiques allemands étaient très sensibles à l’ébranlement des structures sociales anciennes par le capitalisme libéral. Dès 1848, les assemblées annuelles des catholiques d’outre-Rhin mirent à leur ordre du jour la question sociale. Déjà un ancien cordonnier devenu prêtre, l’abbé Adolf Kolping (1813-1865), avait organisé l’apprentissage et orienté l’action sociale des catholiques vers l’organisation de la profession. Mais le catholicisme social allemand n’aurait pas eu ce dynamisme exceptionnel sans l’action de l’évêque de Mayence, Mgr von Ketteler, dont l’ouvrage essentiel, la Question ouvrière et le christianisme (1864), indiquait que la solution du problème ouvrier ne se concevait qu’en fonction d’une conception générale de l’État et de la société ; le prélat s’y montrait résolument hostile aussi bien au socialisme étatique qu’à la bourgeoisie capitaliste. Mgr von Ketteler fut en fait le premier théoricien du corporatisme chrétien.

Les idées lancées par Ketteler rencontrèrent un succès tout particulier en Autriche grâce au baron Karl von Vogelsang (1818-1890), qui, après la mort de Ketteler (1877), fut considéré durant un temps comme le principal doctrinaire du catholicisme social.


Du corporatisme au syndicalisme (1871-1914)

Cependant, les ruines sanglantes de la Commune de Paris (1871) avaient ouvert les yeux de deux gentilshommes français, Albert de Mun et René de La Tour du Pin, sur l’abîme existant entre les classes possédantes et les classes populaires : eux-mêmes avaient été marqués par la pensée de Mgr von Ketteler. Pour combler cet abîme, ils fondèrent et animèrent (1871) les cercles catholiques d’ouvriers : dans leur esprit, ces cercles auraient dû être le point de rencontre de tous les hommes de bonne volonté des classes dirigeantes et des classes populaires ; mais, trop paternalistes, ils ne se développèrent pas.

Par la suite, La Tour du Pin et A. de Mun évoluèrent vers un idéal représentatif et corporatif qui ne fut efficacement incarné que dans la filature du Val-des-Bois, dirigée par Léon Harmel.

L’influence de ces hommes dépassa les frontières de la France : ils étaient entrés en contact avec le groupe de chrétiens-sociaux de langue allemande qui se réunissait à Francfort et avec le Comité d’études sociales créé à Rome, en 1882, sous le patronage de Léon XIII. Surtout, ils participèrent aux travaux de l’Union catholique d’études sociales de Fribourg (1884-1891), animée par l’évêque de cette ville. Mgr Mermillod. Ces travaux inspirèrent largement l’esprit et le contenu de l’encyclique Rerum novarum (15 mai 1891), consacrée par Léon XIII au problème social. Ce document, qui prônait la réconciliation des classes dans l’accomplissement de leurs devoirs réciproques, fut désormais considéré comme la charte du catholicisme social.

Dans le sillage de cette encyclique se leva une nouvelle génération qui, dans l’ensemble, lia la cause de la démocratie chrétienne au catholicisme social. Léon XIII ayant, par ailleurs, prôné le ralliement à la république, les catholiques sociaux se libérèrent de l’hypothèque politique de la monarchie, encore que l’Action* française ait eu aussi une doctrine sociale, proche du corporatisme d’Ancien Régime. Les mouvements qui se multiplièrent alors visèrent à atteindre les masses. Ce fut le cas du Sillon*, de l’Association catholique de la jeunesse française, de la Fédération des groupes d’études. Et tandis que les « abbés démocrates » — Paul Naudet, Pierre Dabry, Jules Lemire, Hippolyte Gayraud — remuaient les foules, le catholicisme social atteignait à l’autonomie et à la stabilité grâce à des organes propres comme les Secrétariats sociaux, les Semaines sociales, l’Action populaire.