Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Carolingiens (suite)

Couronné « empereur des Romains » par Léon III à Saint-Pierre de Rome le 25 décembre 800, Charlemagne met fin à la vacance ouverte par la déposition de Romulus Augustule en 476 apr. J.-C. et ouvre un nouveau cycle dans l’histoire de l’Europe, cycle marqué par les liens étroits qui unissent désormais l’Empire à la papauté, cette dernière se détournant de plus en plus de l’Orient pour diriger ses efforts d’évangélisation vers les confins septentrionaux de la chrétienté.


L’Empire carolingien à son apogée


Éléments de faiblesse

Englobant pour l’essentiel les territoires qui constituent notre « Europe des Six », dont il déborde parfois les limites, en particulier en Autriche et en Espagne, l’Empire carolingien apparaît au faîte de sa puissance au lendemain du couronnement romain. Il semble seul capable d’équilibrer en Occident le prestige et l’autorité des deux grands empires qui se partagent à cette époque le contrôle des mondes orthodoxe et musulman : l’Empire romain d’Orient et le califat ‘abbāsside de Bagdad. Mais cette puissance est en fait plus apparente que réelle. L’hétérogénéité ethnique, sociale, économique de la construction carolingienne est trop souvent la rançon de son extension. À une Italie encore urbanisée et fortement marquée par la tradition romaine et par l’influence byzantine s’opposent, en effet, la Marche d’Espagne, où l’islām a laissé des traces profondes, et surtout la Germanie, habitée de peuples barbares encore insuffisamment sédentarisés, au contraire de ceux qui sont implantés au cœur du vieux Regnum Francorum. L’unité de l’Empire tient à la seule personnalité de l’empereur. Si celle-ci est puissante, comme celle de Charlemagne, les facteurs de dissociation ne peuvent affaiblir l’édifice. Mais si elle apparaît faible, comme celle des successeurs de ce souverain et, en particulier, comme celle du premier d’entre eux, Louis Ier le Pieux (814-840), la survie de l’Empire se trouve alors menacée. Et elle l’est d’autant plus facilement que les Carolingiens (et même Charlemagne) n’ont jamais pu se hisser au niveau de la raison d’État. Confondant, comme leurs prédécesseurs mérovingiens, la res privata et la res publica, ils ne peuvent se résoudre à considérer que le royaume n’est pas leur propriété personnelle mais le bien de tous et que, par conséquent, la fâcheuse coutume successorale de partage de celui-ci entre les fils du souverain défunt doit être abandonnée. N’hésitant pas à donner dès 781 un roi à l’Aquitaine en la personne de son fils Louis, Charlemagne lui-même prévoit en 806 le partage de ses États entre ses trois fils, partage que seules la mort prématurée du roi d’Italie, Pépin, en 810, et celle de son frère aîné, Charles, en 811, empêchent de devenir réalité en faisant de leur cadet, Louis le Débonnaire, l’unique héritier de l’Empire. La faiblesse paternelle de ce souverain contribue d’ailleurs par la suite à la dislocation du Regnum, lorsqu’il décide de doter son fils dernier-né, Charles le Chauve, d’un royaume dont la constitution remettait en cause l’Ordinatio Imperii de 817, qui reconnaissait en Lothaire l’unique héritier de la dignité impériale.


Facteurs d’unité

• Le roi. Sensibles à ces forces centrifuges qui s’exercent de l’intérieur et de l’extérieur contre leur œuvre, Pépin le Bref et plus encore Charlemagne se sont pourtant efforcés de les annihiler en donnant à leur construction politique une armature solide. Propriétaires de leur royaume par héritage, mandataires de Dieu sur la Terre par le sacre, héritiers de Rome par le couronnement, les souverains carolingiens détiennent, en outre, par leur fonction, les droits régaliens (regalia) qui constituent les éléments réels de la puissance publique (droit de commandement, ou ban ; exercice de la justice suprême ; pouvoir exclusif de lever l’impôt, de frapper la monnaie, de participer à la désignation des évêques et des abbés). Aussi exercent-ils un pouvoir, en théorie, absolu sur leurs sujets, qu’ils soient laïcs ou ecclésiastiques. En fait, ce pouvoir est étroitement limité par les ambitions pécuniaires et foncières de l’aristocratie franque, par le poids économique et moral considérable de l’Église sur des souverains qui se sentent responsables du salut de leurs sujets devant Dieu, par les liens de solidarité personnelle qui se créent entre les différentes catégories de producteurs, par l’éloignement enfin, qui libère les agents de l’empereur d’un contrôle trop étroit par les organes du gouvernement central.

• Les institutions centrales. À l’aube du ixe s., le gouvernement central présente un caractère encore embryonnaire. Son foyer en est le palais, constitué par l’ensemble des domestiques et des conseillers du souverain ; l’itinérance du palais est heureusement réduite par Charlemagne, qui, à la fin de son règne, en fixe le siège à Aix-la-Chapelle. Il comprend d’abord, comme à l’époque mérovingienne, des services domestiques dont les titulaires exercent des responsabilités politiques, tels le sénéchal et le bouteiller, qui administrent les fisci impériaux, tel le chambrier, qui assure la garde du Trésor impérial depuis la suppression, en 751, du maire du palais, tel le connétable, dont le commandement s’étend des écuries royales à la cavalerie impériale.

Mais il comprend aussi des embryons de trois institutions spécialisées, dont la création ou la transformation interne est caractéristique de l’époque carolingienne.

La première est la chapelle, originairement oratoire privé du roi, qui groupe l’ensemble des clercs attachés à sa personne et placés sous l’autorité de l’un d’eux, qui devient ainsi le principal conseiller du souverain, mais auquel on ne reconnaît le titre d’archi-chapelain (summus capellanus) qu’à partir du règne de Louis le Pieux.

La deuxième est la chancellerie royale, ainsi appelée par une « audacieuse anticipation... [des] historiens modernes » (E. Perroy) ; les clercs étant seuls capables de parler et d’écrire le latin, ce second organisme se détache en réalité progressivement de la chapelle royale, au sein de laquelle elle recrute les scribes (notarii ou cancellarii) qui sont chargés de rédiger et d’expédier les actes publics sous la direction d’un chancelier (cancellarius noster) ; en outre, le chancelier a pour mission, au moins depuis Charlemagne, d’inscrire les signes de la validation (recognitio) sur les diplômes royaux et sur les capitulaires, grâce auxquels les souverains carolingiens peuvent désormais donner à la loi une expression écrite et en imposer l’application jusqu’aux bornes de leur empire.