Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Capétiens (suite)

Les bases du pouvoir royal

La chance, mais aussi l’exceptionnelle habileté des souverains de cette dynastie à utiliser les pouvoirs qu’ils détiennent en tant que roi ou en tant que suzerain expliquent seules ces étonnants succès.

Le danger représenté pour les Capétiens par le caractère électif de la Couronne est, en effet, écarté d’abord par la fécondité de la plupart de leurs épouses. Il l’est ensuite par la fidélité, étonnante à cette époque, de la majorité des princes royaux à l’égard du souverain régnant, leur père ou leur frère. Cette fidélité s’explique sans doute, comme le pense Robert Fawtier, par la « régularité des mœurs des souverains eux-mêmes ». Enfin et surtout, la longévité exceptionnelle des Capétiens leur permet d’éviter au royaume les risques d’une régence, au moins jusqu’en 1226, c’est-à-dire jusqu’à l’avènement de Louis IX, qui survient heureusement à une époque où la dynastie a solidement renforcé son assise politique. Aussi, ces souverains peuvent-ils mettre le principe électif au service du principe de l’hérédité en faisant élire de leur vivant leur fils aîné par une assemblée de Grands et d’évêques. Devenant par là même « rex designatus » et aussitôt sacré, le prince royal, dès lors associé au trône, succède très facilement à son père quand celui-ci meurt. Pratiquée jusqu’à l’avènement de Philippe II Auguste, qui assoit l’autorité royale sur des bases plus larges et plus solides, cette méthode permet de respecter le principe électif de la Couronne, qui s’affirme désormais avec vigueur lorsque, à trois reprises, en 1316, en 1322 et en 1328, les petites-filles de Philippe le Bel sont écartées du trône par des assemblées de nobles, de prélats et de bourgeois de Paris au profit de Philippe V le Long, de Charles IV le Bel et finalement de Philippe VI de Valois, fondateurs d’une nouvelle dynastie.

Par-delà l’avènement de ce dernier souverain, l’hommage que le nouveau roi se fait prêter par ses vassaux au début de son règne ainsi que l’acclamation qui accompagne la cérémonie du sacre marquent la survie, à travers les âges, de ce principe électif. Mais celui-ci n’est pas la base unique du pouvoir royal. Parmi ses éléments constitutifs, trois jouent en effet un rôle essentiel : l’élément religieux, l’élément militaire et l’élément politique.

• L’élément religieux. Il est représenté par le sacre, grâce auquel les rois de France, selon le cardinal Jean Le Moine qui écrivait au temps de Philippe le Bel, « ne tiennent pas, à ce qu’il semble, le rôle de purs laïcs ; ils le dépassent ». Revêtus d’un exceptionnel caractère sacré, ils se trouvent investis, en quelque sorte par Dieu, d’une mission suprême de justice et de maintien de l’ordre chrétien dans le respect des droits de l’Église ; cette mission s’exprime dans le serment du sacre, qui leur fait, en outre, obligation, à partir de 1226, de poursuivre l’hérésie. Aussi comprend-on mieux que l’appui sûrement décisif de l’Église n’ait pas été ménagé à une dynastie qui lui doit en partie son trône et à laquelle elle est redevable d’un appui presque constant malgré de nombreuses crises internes. Dues à des motifs soit d’ordre personnel (mariage incestueux, pour l’époque, de Robert II le Pieux avec Bertrade de Montfort, veuve du comte d’Anjou Foulques Nerra ; impossible union de Philippe II Auguste avec Agnès de Méran), soit d’ordre politique (conflit entre Philippe IV le Bel et le pape Boniface VIII), ces crises n’empêchent pas l’Église de consacrer la sainteté de l’un d’eux, Louis IX, proposé à la vénération des fidèles par la lettre apostolique du 11 août 1297 annonçant la canonisation de ce souverain.

• L’élément militaire. À l’autorité exceptionnelle que le sacre confère au roi vient s’ajouter celle que lui procure sur le plan militaire l’exercice du droit de ban, d’origine germanique, autrement dit du pouvoir de commandement qu’il détient sur tous les hommes libres du royaume et qui lui permet de les lever (ban et arrière-ban) aux fins de défendre ce dernier. Exercé à plusieurs reprises, notamment en 1043 (entrevue du roi Henri Ier avec l’empereur Henri III) et en 1214 (bataille de Bouvines), ce droit témoigne du caractère souverain du pouvoir royal et rappelle que celui-ci s’étend à l’ensemble des sujets, nonobstant les détournements d’autorité dont il est victime depuis le ixe s. de la part des grands vassaux.

• L’élément politique. Le troisième élément constitutif de ce pouvoir royal est d’ordre politique. Par-delà l’élection et le sacre, il s’affirme d’abord par la volonté des Capétiens de renouer par le sang le lien de la légitimité dynastique rompu, par le sacre de 987. La légende selon laquelle Hugues Capet aurait reçu sa couronne des mains du dernier Carolingien, Louis V, les mariages de Louis VII et de Philippe II Auguste avec deux princesses d’ascendance carolingienne (Alix de Champagne en 1160 et Isabelle de Hainaut en 1180), le titre de Karolide attribué à ce dernier souverain par le chroniqueur Guillaume Le Breton dans sa Philippide, le surnom d’Auguste dont le moine Rigord honore ce même roi, tous ces faits sont les témoignages les plus éclatants de cette volonté des Capétiens de donner à leur royauté élective et consacrée un autre fondement, celui de la continuité dynastique, qui fait d’eux les héritiers directs de Charlemagne et dont ils tirent un autre avantage : celui d’être les seuls souverains d’Europe avec lesquels les rois de Germanie (et empereurs) acceptent de traiter sur un pied de complète égalité.

Par là même se trouve justifiée la prétention des Capétiens à se soustraire à la règle de l’hommage féodal. Ainsi, Louis VI, en 1124, et Philippe II Auguste, en 1184, refusent-ils de le prêter à l’abbaye de Saint-Denis et à l’évêque d’Amiens, de qui ils tiennent pourtant en fief, le premier, le comté du Vexin et, le second, celui d’Amiens.

Se situant « au-dessus et en dehors du système » féodal (Marcel Pacaut), les Capétiens n’en ont pas moins la grande habileté d’exploiter les droits que celui-ci leur reconnaît pour asseoir leur autorité. Ainsi, ce n’est pas en tant que souverains, mais en tant que suzerains suprêmes que ces derniers ont agi pour assagir leurs vassaux, grands ou petits. Renouvelée à l’avènement de chacun d’eux ainsi qu’à chaque changement de règne, la prestation de l’hommage crée entre ces derniers et le roi des liens d’homme à homme d’une grande solidité. Tenant leurs principautés en fief de leur souverain, ne songeant jamais à lui refuser en échange leur hommage, s’engageant par la foi jurée qu’ils lui prêtent en cette circonstance à accomplir en sa faveur de nombreux services, dont celui d’ost, les vassaux témoignent à son égard d’une « [...] fidélité [... qui] est, selon Robert Fawtier, le grand fait qui domine toute l’histoire de la première dynastie capétienne ». Cette fidélité se manifeste avec un particulier éclat lorsque Blanche de Castille obtient des barons français, pourtant révoltés contre elle, qu’ils accomplissent néanmoins au service du roi leurs quarante jours de service annuel contre leur propre allié, Henri III d’Angleterre, qui vient justement de débarquer à Saint-Malo, le 3 mai 1230, dans le dessein de leur porter secours.