Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Canada (suite)

Dans le domaine de la prose, la période 1860-1920 consacre la fortune du roman historique. William Kirby (1817-1906) retrouve les accents d’Alexandre Dumas pour évoquer de façon mélodramatique l’abandon du Canada, la « Nouvelle-France », par Louis XV (The Golden Dog, 1896). Gilbert Parker (1860-1932) suit la même tradition d’histoire romancée (The Seats of the Mighty, 1896). Le romancier canadien de loin le plus populaire du siècle est Ralph Connor, pseudonyme de Charles W. Gordon (1860-1937). Missionnaire, il exploite avec une habileté de prédicateur le pittoresque des mœurs et des types humains de l’Ouest : chercheurs d’or, trappeurs, « mounties » (The Black Rock, 1898 ; The Sky Pilot, 1899 ; The Doctor, 1906 ; The Patrol of the Sundance Trail, 1915). Sous les apparences du roman d’aventures, il sait s’élever à une analyse des difficultés économiques et psychologiques de la vie des pionniers, dénoncer leur solitude ou évoquer la détresse des immigrants (The Foreigner, 1909). Ralph Connor, grâce à son succès international, est aussi le premier écrivain canadien à pouvoir vivre de sa plume.

L’humoriste Stephen Leacock (1869-1944) mérite une place à part. Économiste de formation, aristocrate de tempérament, cet Anglais fait une satire ironique et tendre de la petite ville canadienne d’Orillia, qu’il a immortalisée sous le nom de Mariposa dans son livre Sunshine Sketches of a Little Town (1912). Avec Arcadian Adventures with the Idle Rich, il sort du cadre de la littérature canadienne pour se rattacher à la tradition britannique de l’humour et du non-sens.


La période contemporaine

La vogue du roman historique se poursuit avec Frederick Niven (1878-1944), Thomas Raddall (Her Majesty’s Yankee, 1942) et Laura G. Salverson (The Viking Heart, 1923 ; Black Lace, 1931). Mais à côté du roman historique se développe un roman social, inspiré par la crise économique des années 30 (Irene Baird : Waste Heritage, 1939. Le plus important de ces romanciers « sociaux » est Morley Callaghan (né en 1903). Influencé et encouragé par Hemingway et Fitzgerald, Callaghan, bien que peu populaire au Canada, est l’un des meilleurs romanciers canadiens. Il analyse habilement les aspects psychologiques, voire spirituels, des grands problèmes sociaux du xxe s. (Strange Fugitives, 1928 ; They Shall Inherit the Earth, 1935). Pendant cette période, le roman canadien fait preuve de plus en plus de maturité esthétique dans l’évocation des problèmes nationaux, avec Robert Stead (1880-1959), dans Grain en particulier, et Allan Sullivan (1868-1947). Frederick Philip Grove (1871-1948) évoque les drames de la Prairie canadienne (Our Daily Bread, 1928 ; Fruits of the Earth, 1933) avec un art à la fois réaliste et symboliste qu’on a comparé à celui de Thomas Hardy. À ces romanciers de l’Ouest, inspirés par la réalité canadienne, s’oppose l’œuvre artificielle d’une romancière de l’Est, Mazo De La Roche (1885-1961), best-seller international, qui, de Jalna (1927) à Morning at Jalna (1960), a tracé en seize volumes la fresque de la famille Whiteoak.

Après 1940, si l’on excepte Malcolm Lowry, génie britannique que la critique canadienne a tendance à annexer, les plus importants romanciers canadiens sont Hugh McLennan (Two Solitudes, 1945 ; The Watch that ends the Night, 1959), Robertson Davies (Leaven of Malice, 1954 ; A Mixture of Frailties, 1958), Ethel Wilson (The Innocent Traveller, 1949 ; Equations of Love, 1952) et le jeune Mordechai Richler (Choice of Enemies, 1957).

En poésie, la période contemporaine marque une rupture avec le « Group of the Sixties » et avec le courant d’inspiration nationaliste qu’illustre Robert W. Service (1874-1958). Surnommé « le Kipling canadien », Service est probablement le plus populaire des écrivains canadiens de langue anglaise, avec ses ballades The Spell of Yukon (1907), Ballads of Cheechako (1909) et son roman The Trail of ’98 (1911). En réaction contre ce courant nationaliste, les poètes contemporains, très influencés par T. S. Eliot, sont plus intellectuels, plus esthètes, et leurs œuvres se rattachent plutôt à l’inspiration occidentale qu’au Canada proprement dit. En publiant collectivement un volume de vers, New Provinces (1936), ils donnent une allure de manifeste à cette attitude. Le Canada cesse d’être un « nouveau sujet » et un « nouveau monde » : on cherche d’autres domaines poétiques. Parmi ces poètes, on remarque Robert Finch (Poems, 1946 ; Dover Beach Revisited, 1961), Leo Kennedy (Shrouding, 1933), Abraham Klein (The Hitleriad, 1944 ; The Second Scroll, 1951). Le plus important et le plus original de sa génération est probablement E. J. Pratt, poète de la mer, dont l’exubérance rappelle la poésie élisabéthaine. Ses évocations de tempêtes, de naufrages, de chasses aux phoques manifestent une verve extraordinaire, tandis que sa fascination pour les monstres sous-marins donne à ses vers une touche de fantastique (The Witches’ Brew, 1925 ; The Titans, 1926 ; The Titanic, 1935 ; Behind the Log, 1947).

Certains poètes de la nouvelle génération s’engagent dans une satire du puritanisme canadien avec une verve comparable à celle des « jeunes gens en colère » d’Angleterre. Ils semblent rejoindre un courant de contestation générale en Occident. Irving Layton a des accents immoralistes dignes de D. H. Lawrence et se risque même à l’érotisme (Love the Conqueror Worm, 1952 ; The Improved Binoculars, 1956). Il a réuni ses meilleurs poèmes dans A Red Carpet for the Sun (1959). Louis Dudeck suit la même inspiration iconoclaste (Laughing Stalks, 1958). James Reaney (The Red Heart, 1949), Patrick Anderson (The White Center, 1946) font appel à plus de symbolisme dans leur quête d’une nouvelle spiritualité, tandis que la poétesse Jay McPherson (The Boatman, 1957) manie une mythologie très sophistiquée.

Sous la critique d’une société jugée aliénante, on sent, dans la littérature canadienne contemporaine, une inquiétude spirituelle comparable à celle des nouveaux romanciers américains. La littérature canadienne perd par là une partie de son originalité nationale. Paradoxalement, elle atteint au statut de littérature nationale au moment où la civilisation née de l’électronique et des mass media tend à unifier sinon la planète, du moins le monde occidental et les pays développés. L’un des écrivains canadiens les plus originaux est précisément un universitaire de Toronto, Marshall McLuhan (né en 1911), qui analyse de façon percutante et stimulante l’univers des mass média. Il évoque dans ses livres (The Mechanical Bride, 1962 ; Understanding Media - the Extensions of Man, 1964) un crépuscule de la « civilisation littéraire et individualiste » née de l’invention de l’imprimerie par Gutenberg, et annonce le passage à une culture d’un type nouveau, plus tribale, déterminée par la forme des mass media et non plus par le contenu des livres. Venu tard à la littérature, le Canada en annonce le premier la fin.

J. C.