Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Camus (Albert) (suite)

En 1959, il met en scène les Possédés au théâtre Antoine, puis va se reposer dans une maison récemment achetée à Lourmarin, en Provence. Le 20 décembre, il répond à une série de questions d’un professeur américain, R. D. Spector : « Je ne relis pas mes livres. Je veux faire autre chose, je veux le faire [...]. » Le 4 janvier 1960, entre Sens et Paris, la puissante voiture de Michel Gallimard dérape et s’écrase contre un arbre ; le passager, Albert Camus, âgé de quarante-sept ans, est tué sur le coup.


Son message philosophique

À une époque où triomphent les ismes de tout genre, Camus refuse délibérément tout système : « Une pensée profonde est en continuel devenir, elle épouse l’expérience d’une vie et s’y façonne. » Il s’apparente ainsi à Montaigne. Il choisit d’ailleurs d’exprimer sa pensée surtout sous forme d’essais, qu’il groupe en deux recueils formant les panneaux d’un diptyque, le Mythe de Sisyphe et l’Homme révolté. Il s’agit d’une perspective du monde articulée sur cinq points, de l’absence de Dieu à la révolte.

1. Constatant la présence de l’injustice et du mal sur la terre, Camus est conduit pour des raisons morales à l’agnosticisme, car tout se passe sur la terre comme si Dieu n’existait pas, sortant ainsi du « paradoxe d’un Dieu tout-puissant et malfaisant, ou bienfaisant et stérile » (l’Homme révolté).

2. Cette absence de Dieu débouche inévitablement sur l’absurde, caractérisant la relation entre l’homme et le monde : « Il n’est ni dans l’un, ni dans l’autre des éléments comparés. Il naît de leur confrontation » (le Mythe de Sisyphe). Alors que les existentialistes athées s’enferment dans l’absurdité totale et systématique, Camus affirme : « Constater l’absurdité de la vie ne peut être une fin, mais seulement un commencement » (Actuelles I) ; et cela lui permet d’élaborer une méthode.

3. La prise de conscience de l’absurde permet à l’homme de réintégrer le temps dans son unique réalité, celle de l’instant. Libérés de l’hypothèse de l’éternel ou d’un illusoire avenir, nous allons pouvoir vivre à plein notre seule existence, car, pour un homme, l’éternité est le temps de sa propre vie ; d’où le conseil profond : « N’attendez pas le jugement dernier, il a lieu tous les jours » (la Chute). La grandeur d’une telle perspective ne peut qu’exalter l’homme et refléter une attitude vitale, aux antipodes de l’angoisse existentialiste : « On ne découvre pas l’absurde sans être tenté d’écrire quelque manuel du bonheur » (l’Homme révolté).

4. Toutes les idéologies, dont la caractéristique est de s’arc-bouter sur une stratification du passé pour s’affirmer dans un avenir inexistant, sont ainsi exclues ; d’ailleurs, « les idées sont le contraire de la pensée ». Cela élimine certaines conceptions de la valeur, qui ne peut être « au bout de l’acte », comme l’estiment pragmatistes et existentialistes, ni tout simplement découler du « mouvement de l’histoire », comme le professent les marxistes. On ne saurait se satisfaire de ces solutions improvisées et inadéquates apportées au grand problème de notre civilisation, celui de l’absence de Dieu, jadis source définissante de toute valeur.

Pour maintenir l’essentielle notion de limite, il faut une valeur objective, permettant de juger de l’extérieur tout acte individuel ou collectif, sinon on se heurte à un dilemme des plus graves : « Quand le bien et le mal sont réintégrés dans le temps, confondus avec les événements, rien n’est bon ou mauvais, mais seulement prématuré ou périmé. Qui décidera de l’opportunité, sinon l’opportuniste ? »

5. La révolte constituera la réponse définitive de Camus et la clef de voûte de sa pensée. Esquissée déjà dans le Mythe de Sisyphe (« [...] elle est un confrontement perpétuel de l’homme et de sa propre obscurité. Elle est l’exigence d’une impossible transparence »), la notion humaniste culmine huit ans plus tard à la fin d’un vaste tableau, dans le style de Michelet, retraçant les grandes révoltes de l’histoire. L’homme qui offre sa vie affirme par là même l’existence d’une valeur extérieure à lui-même, valable pour tous, qu’il s’agisse de la liberté ou de la vérité, et ainsi crée pour l’humanité des références objectives, partant des limites — essentielles si notre civilisation doit être sauvée. Ainsi, « c’est pour toutes les existences en même temps que l’esclave se dresse lorsqu’il juge que, par tel ordre, quelque chose en lui est nié qui ne lui appartient pas seulement, mais qui est un lieu commun où tous les hommes, même celui qui l’insulte et qui l’opprime, ont une communauté prête ». Cette analyse culmine dans le fameux cogito, aussi vital à la pensée de Camus que l’autre l’était à celle de Descartes : « Je me révolte, donc nous sommes. »

Tel est le principe unificateur de cette pensée si vaste et aux aspects si divers. Camus lui-même écrivait au début de sa carrière philosophique : « Une seule certitude suffit à celui qui cherche. Il s’agit seulement d’en tirer toutes les conséquences. »


Son œuvre littéraire

Cette division de la pensée et de la forme littéraire adoptée pour les commodités de l’exposé, Camus l’aurait certainement reniée (« l’artiste au même titre que le penseur s’engage et devient son œuvre » [Discours de Suède]), d’autant plus qu’il se refusait aux simplifications, faciles et populaires, voyant « [...] la grandeur de l’art dans cette perpétuelle tension entre la beauté et la douleur, la folie des hommes et la beauté de la création, la solitude insupportable et la foule harassante, le refus et le consentement ».

Au théâtre, il donna des pièces engagées, soit politiquement (Révolte dans les Asturies, les Justes), soit philosophiquement (Caligula, le Malentendu), ainsi que des adaptations. Écrites dans un style simple et souvent poétique, portant des messages élevés, ces pièces ne sont pas la partie la plus heureuse de son œuvre. Les meilleures nous semblent Caligula, dont l’aspect humoristique noir (la farce tragique) est une innovation, et les Justes, sauvée par une actualité politique ne cessant pas d’être brûlante (le problème de la fin et des moyens, des « mains sales » en politique). Amateur de théâtre au sens le plus riche de l’expression, Camus, dont la première et la dernière œuvre furent des pièces, ne se répète vraiment pas et présente une série d’expériences de forme : ainsi, le Malentendu est une thèse structurée à l’emporte-pièce, avec des personnages tragiques qui sont presque des marionnettes ; l’État de siège est une œuvre impressionniste ; le Requiem est une vision de théâtralité pure. Cependant, c’est à ce genre plus qu’aux autres que l’on pourrait appliquer ce jugement : « [...] la suite de ses œuvres n’est qu’une collection d’échecs. Mais si ces échecs gardent tous la même résonance, le créateur a su répéter l’image de sa propre condition, faire retentir le secret stérile dont il est détenteur ».