Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Campanie romaine (suite)

La Campanie n’est plus désormais qu’une dépendance de Rome, sauf à Naples, où les traditions grecques sont conservées comme une curiosité folklorique. Mais elle bénéficie de l’immense enrichissement que la conquête du monde a procuré à la métropole. Aux premiers siècles avant et après notre ère, Pouzzoles devient le principal relais maritime entre Rome et le monde grec. On la compare à Délos et même à Alexandrie ; des flacons de verre gravés datant du iiie et du ive s. apr. J.-C. présentent des panoramas de ses principaux monuments : stade, amphithéâtre, palestre, quai construit peut-être par l’orateur Hortensius, rival de Cicéron, temple d’Auguste dominant le bassin portuaire creusé par ordre de cet empereur. Les fouilles modernes ont surtout dégagé le grand marché, centre principal des transactions.

À quelques kilomètres au sud de Pouzzoles, Baïes (Baiae) était déjà au temps de Cicéron la grande station balnéaire élégante qu’elle restera jusqu’à la fin de l’Empire. Les grands établissements thermaux qui y subsistent encore ont été baptisés faussement temples de Diane et de Mercure. Ce dernier conserve le plus ancien exemple de coupole connu. Il fut construit au temps où Auguste fréquentait la ville.

Quiconque comptait à Rome se devait d’avoir non pas une, mais plusieurs villas en Campanie. Les peintures de Pompéi nous conservent l’aspect de ces résidences de plaisance qui, le plus souvent, s’ouvraient sur la mer par un portique magnifique. Les plus somptueuses étaient celles des empereurs ; ainsi le célèbre palais de Tibère à Capri, que la malveillance des historiens anciens et l’imagination des romantiques ont transformé en un antre ténébreux voué à la débauche. Nous savons par les découvertes faites à Sperlonga et par les fouilles opérées à Capri même, sous la direction d’Alfonso de Franciscis, ce qu’étaient en réalité ces antres : des grottes somptueusement aménagées, peuplées de groupes de statues baroques ; celles de Sperlonga évoquaient avec un saisissant réalisme les aventures d’Ulysse. Le palais de Tibère proprement dit n’était qu’une grande villa admirablement située et largement ouverte sur de vastes terrasses.


Pompéi*

À côté des résidences princières et seigneuriales et des domaines de rapport, la Campanie comptait une trentaine de villes, peuplées par une bourgeoisie industrieuse qui y menait une vie agréable. Trois de ces cités ont été frappées, le 24 août 79 apr. J.-C., par une catastrophe qui, supprimant brutalement toute vie et recouvrant les édifices de laves ou de cendres, les a conservées à notre curiosité. Il n’est pas question de décrire ici Pompéi, Herculanum et Stabies — celle-ci moins connue et plus récemment fouillée. Nous laisserons de côté, en particulier, les monuments publics, qui, à Pompéi, ont été retrouvés presque intégralement : le forum, avec ses temples et sa basilique, le marché, les deux théâtres et l’amphithéâtre — les plus anciennes arènes conservées —, les deux palestres, les trois établissements thermaux publics... On peut voir l’équivalent de tout cela dans mainte ville romaine aujourd’hui fouillée, sur toute l’étendue de l’empire. Mais ce que le visiteur ne peut éprouver qu’en Campanie, c’est le sentiment que la vie vient à peine de s’éteindre, que les enseignes encore fraîches vont attirer les clients dans les boutiques, les affiches électorales convier les citoyens à une réunion, que les fontaines, les arbres et les fleurs des jardins replantés charment encore le repos d’un riche oisif. Ce sentiment, on l’éprouve naturellement avec plus de force dans les quartiers les plus récemment fouillés, où les progrès de la technique archéologique ont permis de préserver entièrement les architectures, jusque dans leurs parties hautes et leurs éléments périssables, et de garder leur fraîcheur aux peintures et aux mosaïques que l’on conserve maintenant sur place — comme les sculptures, le mobilier, les objets divers — au lieu de les mutiler pour enfermer les morceaux jugés les meilleurs dans un musée (musée national de Naples).

Nous convierons donc le lecteur à une promenade dans la partie orientale de la « rue de l’Abondance », qui reliait le forum à la porte de Sarno. C’était la voie la plus active de Pompéi, où se rassemblaient les principaux commerces, mais que bordaient aussi des maisons de notables. Nous rencontrons ainsi, d’abord, l’atelier et le magasin de Verecundus, drapier : la façade est ornée, en haut, de l’image de la patronne de la ville, la Vénus pompéienne ; de l’autre côté de la porte, Mercure sort de son temple pour aller encourager les ouvriers et les vendeurs de Verecundus, qu’une frise pittoresque nous présente en plein travail. Avec une désinvolture digne de modernes contestataires, des propagandistes n’ont pas craint de peindre en grandes lettres rouges, juste au-dessus des images divines, des appels pour les candidats aux élections. Nous arrivons précisément à la maison d’un des notables les plus engagés dans la vie politique locale, Paquius Proculus, lequel était aussi amateur d’oiseaux rares, comme le montre la mosaïque de son atrium, qui figure les pensionnaires de sa volière. Plus loin, la maison du prêtre Amandus permet d’admirer l’un des plus beaux ensembles de fresques appartenant à la phase « romantique » du IIIe style : la Délivrance d’Andromède, avec ses personnages perdus dans des paysages tourmentés, ses violets sombres et ses rouges éclatants, est particulièrement caractéristique de cette manière, à la mode au temps de l’empereur Claude. Sous Néron, la passion de l’empereur pour le théâtre se communique à ses sujets, comme en témoigne le décor peint de la maison de Pinarius Cerealis, bijoutier spécialisé dans le commerce des pierres fines gravées : l’une des fresques représente une scène d’Iphigénie en Tauride. Sous Vespasien, on revient à des compositions plus simples, dont nous trouvons un ensemble particulièrement bien conservé dans la maison de Loreius Tiburtinus. Bien que d’ascendance purement italienne, ce pieux personnage s’était voué au culte d’Isis et nous le voyons, la tête rasée, vêtu de lin et portant le sistre ; un dispositif ingénieux permettait de faire déborder le canal qui traversait son jardin, pour imiter les crues du Nil !

L’éruption du Vésuve n’entraîna pas seulement la mort de Pompéi et des villes voisines. Atteinte par la décadence économique générale de l’Italie, concurrencée dans son commerce par le développement d’Ostie, la Campanie, tout en restant un lieu de villégiature, ne retrouvera jamais la prospérité du ier s.