Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Cambodge (suite)

À partir du règne de Sisovath, et au cours du règne suivant, celui du roi Monivong (de 1927 à 1941), la population khmère connut un développement démographique considérable, avec l’un des taux de mortalité les plus bas de l’Asie. La collaboration franco-khmère amena la création de centres urbains, d’hôpitaux, d’écoles, de routes. Certes, le pays resta enfermé pour une large part dans sa vocation agricole, et ne connut aucun développement industriel. Les provinces de Cochinchine et les débouchés par le Mékong ne lui furent pas rendus. Au cours de la guerre 1914-1918, la France fit appel à des bataillons cambodgiens ; lors de la Seconde Guerre mondiale, les troupes cambodgiennes se trouvèrent engagées contre leur ennemi traditionnel, le Siam, ressuscitant les vieilles querelles de frontière.

Mais, dans le même temps, le roi Monivong développait l’économie de son pays, multipliait les écoles bouddhiques. Une élite khmère se constituait. Le Cambodge s’enrichissait d’un musée, d’une École des arts, de collèges, d’un Institut bouddhique. Il multipliait son réseau routier et voyait s’établir les grandes plantations d’arbres à caoutchouc, notamment celle de Mimot, avec ses 6 000 hectares d’hévéas.


L’indépendance

En 1941 apparut sur la scène politique le roi Norodom Sihanouk (né en 1922), petit-fils de Sisovath par sa mère et arrière-petit-fils de Norodom par son père.

La première phase de son règne se déroula de 1941 à 1955, et, dès son avènement, Sihanouk eut à faire face à des problèmes qui n’étaient plus les problèmes traditionnels de son pays, ni même ceux qu’avait pu engendrer l’implantation du protectorat français. Il s’agissait désormais de problèmes mondiaux. Le Cambodge, en même temps qu’il avait accédé, sous la tutelle française, au statut d’État unifié, centralisé, et géré par une administration de structure occidentale, se trouvait confronté aux grands conflits. Le 9 mars 1945, les forces japonaises occupèrent la totalité du territoire cambodgien. Ce coup de force fut suivi, le 10 août de la même année, d’une prise du pouvoir par Son Ngoc Than, révolutionnaire opposé à la monarchie cambodgienne tout autant qu’au régime du protectorat français. Arrêté par le général Leclerc en septembre, Son Ngoc Than fut transféré en France. La même époque voyait le début d’une guérilla de partisans qui prirent, dans la brousse d’Angkor, le nom d’Issaraks, alliés aux Viêt-minh du Viêt-nam, luttant à la fois contre l’autorité royale et le colonialisme.

Les provinces de Battambang et de Siem Réap (à l’exception d’Angkor), que la Thaïlande s’était empressée de reprendre en 1941 par suite d’un arbitrage forcé du Japon, furent rétrocédées au Cambodge en décembre 1946. Mais Sihanouk n’obtint pas le retour à la couronne des territoires de Cochinchine, officiellement reconnus par la France comme appartenant au Viêt-nam, en dépit des droits historiques du Cambodge.

Le jeune roi guerroya lui-même à la tête des troupes royales contre les Issaraks et les Viêt-minh, menant à Battambang et à Kratié, en 1953 et 1954, des opérations mémorables. Roi moderne, mais roi guerrier à l’époque, ralliant à lui les insoumis par une série d’amnisties, il reprit fièrement le titre de Varman, associé aux noms des plus prestigieux des souverains d’Angkor, et entreprit la « croisade royale pour l’indépendance ».

C’est le 8 novembre 1949 que la France avait admis de jure l’indépendance du Cambodge, après une période intermédiaire au cours de laquelle les administrateurs de la France d’Outre-mer avaient joué le rôle de conseillers auprès des ministres et des gouverneurs de provinces. Le 9 novembre 1953 se déroula la cérémonie solennelle de l’indépendance. Mais il fallut attendre les accords de Paris du 29 décembre 1954 pour qu’aboutissent les pourparlers et que soient pleinement effectués les transferts de compétences. Cette même année 1954 avait vu la signature des accords de Genève sur la cessation des hostilités en Indochine et l’installation au Cambodge d’une commission internationale de contrôle. Il semble que des difficultés aient surgi de cette présence et de certaines interventions des États-Unis : Sihanouk, en pleine gloire, prit soudain la décision surprenante d’abdiquer (mars 1955) en faveur de son père, le prince Norodom Suramarit.

Il est permis de considérer le règne de Norodom Suramarit comme un interrègne, entre 1955 et 1960. En effet, le père de Sihanouk ne fit que poursuivre, en sourdine, la politique de son fils (qui devint chef du gouvernement en oct. 1955). À maintes reprises, celui-ci intervint personnellement et, notamment, créa la Communauté socialiste populaire, le célèbre parti du Sangkum Reastr Niyum, démocratique et progressiste, qui, appuyé par le roi Norodom Suramarit, apporta au pays un développement économique et social considérable. La Banque nationale du Cambodge fut fondée, et avec elle l’indépendance monétaire. Le port de Sihanoukville ouvrit de nouveau le Cambodge sur la mer.

À la mort du roi Norodom Suramarit, en 1960, Sihanouk, sans abolir la royauté, se déclara chef d’État. Il ne cessa de poursuivre une politique de neutralisme, tendant d’une part à tenir son pays à l’écart de la guerre du Viêt-nam et d’autre part à attirer à lui l’aide économique de tous les pays qui voudraient bien contribuer à son développement. Jeu dangereux, mais fructueux et efficace tant que dura l’équilibre maintenu par Sihanouk.

Mais la guerre du Viêt-nam, aux frontières, en décida autrement. Le jour vint où le neutralisme se révéla un mythe devant la réalité brutale d’une armée « réfugiée », sans doute, mais d’une armée d’occupation, en fait. Devant le coup d’État du général Lon Nol (18 mars 1970), qui sera suivi par la proclamation de la « République khmère » (9 octobre 1970), le prince Sihanouk est acculé à choisir : sa politique de neutralisme a vécu. En face de l’option entre, d’une part, ce qu’il déclare être la mainmise des États-Unis sur son pays et l’irruption des Vietnamiens du Sud, et, d’autre part, une intégrité territoriale garantie par la Chine au prix inévitable d’un engagement politique définitif, Sihanouk se tourne vers Pékin, où il se réfugie. Ses partisans contrôlent vite la plus grande partie du pays.