Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Cambodge (suite)

En revanche, le long des berges des « Quatre Bras », une polyculture très originale occupe environ 250 000 ha. Sur le sommet du bourrelet de berge se succèdent les maisons, les cultures arborées (kapokiers, aréquiers) et maraîchères. Sur les terres très fertiles de la berge, dans le lit majeur du fleuve, les chamcar, champs en lanières, portent deux récoltes par an : une récolte à la décrue, en saison sèche, de novembre à mars, permise par les remontées d’eau par capillarité et qui donne des produits variés (tabac, arachide, maïs, haricots) ; une récolte entre les premières pluies (mai) et la grande montée des eaux (août), où seuls maïs et haricots, qui évoluent rapidement (en trois mois), peuvent être cultivés (de même que le riz flottant). Le creusement des prek à travers le bourrelet a permis de gagner par alluvionnement des terres de même valeur, dites « de revers de bourrelet » : œuvre paysanne récente et très remarquable. Les paysans pratiquent un peu partout une petite pêche familiale. Mais la crue du Mékong a créé des conditions ichtyologiques exceptionnelles : la forêt inondée, autour des Lacs et des beng, est une grande zone de frai et d’alimentation ; de plus, les eaux amènent, avec elles, nombre de poissons migrateurs à l’époque de la ponte ; Lacs et beng deviennent ainsi, de juin à novembre, d’immenses viviers. À la décrue, les poissons quittent la forêt inondée pour les Lacs : des claies disposées le long des rivages de ceux-ci permettent d’en prendre un grand nombre. Puis les migrateurs abandonnent les Lacs et les beng pour rejoindre le Mékong : ils se déplacent uniquement durant les trois jours qui précèdent la pleine lune de décembre, janvier et février ; ils sont pris en masse dans des barrages ou dans des batteries de filets fixes (day), sur le Tonlé Sap. Quant aux sédentaires, ils sont pêchés dans le Mékong et principalement dans les Lacs à la grande senne embarquée (qui atteint jusqu’à 7 km de long), ou pris dans de grandes nasses (lop), guidés par des claies perpendiculaires au rivage. La pêche au filet maillant en Nylon se développe. Ces procédés sont sans doute trop efficaces : la production est en baisse, et les espèces de petite taille sont de plus en plus nombreuses. Sauf exceptions remarquables, au nord du Grand Lac, les pêcheurs professionnels ne sont pas des Cambodgiens, mais des Chams (Khmers Islām) et surtout des Vietnamiens.

Aux confins orientaux de la plaine, sur des nappes de basaltes quaternaires, les « terres rouges », sols ferrallitiques à excellente structure, portent, outre des cultures familiales spéculatives, de grandes plantations d’hévéas produisant environ 50 000 tonnes de caoutchouc. Ces plantations appartiennent à cinq grandes sociétés, la plupart françaises, et leur productivité est exceptionnelle grâce à des techniques très scientifiques (arbres greffés à partir de clones sélectionnés à haut rendement, stimulation des hévéas par hormones, spécialisation dans le latex centrifugé). Les ouvriers, autrefois nord-vietnamiens, sont, de plus en plus, cambodgiens.

Sur la côte du golfe de Siam, quelque peu à l’écart du cœur du pays, le poivre est en déclin, en dépit de son déplacement vers des terres neuves à l’ouest de Kampot. Par contre, la construction du port en eau profonde de Kompong Som (ancienn. Sihanoukville), relié à la capitale par une route à grand trafic et une voie ferrée, a permis le développement de cultures spéculatives (cocotier, arbres fruitiers, hévéas) et d’industries (raffinerie de pétrole, brasserie) ; la population est ici mélangée, en partie chinoise.

Aucun problème économique grave ne se pose au Cambodge, bien que la région située au sud de la capitale soit surpeuplée, que Phnom Penh, la plus belle ville de l’Asie du Sud-Est, n’ait pas une activité économique en rapport avec sa population et que le chômage menace une « intelligentsia » récemment développée. La paysannerie cambodgienne est la plus belle démocratie rurale de l’Asie méridionale, constituée presque exclusivement de petits paysans propriétaires de leurs terres ; les salariés sont peu nombreux, l’entraide suffisant généralement pour les gros travaux. Une grande propriété (ici plus de 20 hectares) non paysanne, travaillée par des paysans sans terre, n’existe qu’en quelques zones pionnières d’agriculture commerciale (riziculture mécanisée, culture d’arbres fruitiers), où elle est d’ailleurs en progrès. Mais, en 1975, la victoire complète des révolutionnaires entraîne des modifications considérables dans les structures sociales et économiques du pays en faisant disparaître notamment les quelques grandes propriétés foncières et en diminuant le poids démographique de la capitale.

Ce petit pays faiblement peuplé (moins de 45 hab. au km2) est l’extrême avancée vers l’est du « monde bouddhique » et plus généralement de la culture indienne. Son voisinage avec le Viêt-nam, de civilisation chinoise et densément peuplé, surtout au nord, a été, pour son existence même, un péril extrême.

J. D.


L’histoire

L’histoire du Cambodge était apparue sous forme d’énigmes aux missionnaires portugais et espagnols venus au Cambodge dès le xvie s. : décrivant les monuments, les jésuites tentaient de les attribuer à tel ou tel peuple constructeur, hautement civilisé, tels, à leurs yeux, les Chinois ou les Romains. Ils restaient muets d’étonnement devant les quelques inscriptions sur pierre qu’ils avaient pu apercevoir à travers les feuillages. Les caractères rongés par l’humidité leur paraissaient bien constituer une écriture, mais laquelle ? Il fallut toute l’érudition et toute l’opiniâtreté des orientalistes français, celles des grands pionniers de l’École française d’Extrême-Orient, fondée en 1900, pour déchiffrer le grand livre d’histoire ainsi caché dans la forêt. Plus de mille inscriptions furent répertoriées. Puis, au bout de traductions tâtonnantes, de recoupements avec d’autres sources, fut peu à peu mis en place un cadre chronologique et révélé un déroulement dynastique. En un mot, une histoire prit forme, celle de l’Empire khmer, celle des siècles prestigieux du peuple cambodgien.