Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
A

Afrique (suite)

L’islām comme moyen : c’est dans cet esprit que certains leaders de l’Istiqlāl ont pu brandir l’étendard de l’islām pour légitimer une politique nationaliste et annexionniste et maintenir l’immobilisme social. Dans une finalité différente, Nasser a vu dans l’islām une religion capable de spécifier le monde arabe, voire africain, et s’appuya sur lui pour promouvoir sa politique arabe et instaurer le socialisme.

L’islām comme obstacle : H. Bourguiba, par exemple, est parti en guerre contre les vieilles pratiques qui ne sont bonnes « ni pour la santé, ni pour la balance des paiements ». À cet effet, il cite le jeûne du ramadan et les dépenses somptuaires qui ruinent l’économie, comme les voyages à La Mecque ou les hécatombes de moutons lors de l’Aid al-Kébir (‘īd al-kabīr).

Il semble nécessaire de différencier — à propos de l’islām ainsi que du christianisme — le dogme en lui-même et les diverses coutumes acquises au cours du temps et qui finissent par prendre force de loi. De même, il est indispensable de séparer la religion, qui est d’essence spirituelle, et l’organisation sociale qu’elle suscite ; il ne faut pas, enfin, mettre sur le même plan l’esprit religieux authentique et l’usage que les hommes font de la religion. L’islām, dans la pureté de ses intentions, de ses moyens et de ses fins, et à condition de l’interpréter dans un sens dynamique, n’a rien qui s’oppose à une politique de promotion efficace. Toutefois, force est d’avouer que certaines réglementations surajoutées, que le fanatisme des marabouts et que les agissements de quelques hommes politiques ne manquent pas de transformer l’idéal de Mahomet en pierre d’achoppement. « La solution réside certainement dans une voie moyenne qui pourra repartir de certains des principes majeurs de l’islām (solidarité, zakāt, éventuellement djihād réinterprété, etc.) pour formuler les conditions socio-culturelles du progrès technique et du développement économique ; il faudra abandonner d’anciennes interdictions, utiliser les étonnantes ressources de la dialectique musulmane (telle la théorie de la nécessité), admettre la notion de laïcité. » (J. Poirier.)


La tentation marxiste

Parmi toutes les idéologies qui se rencontrent aujourd’hui en Afrique, le marxisme-léninisme semble la plus structurée et la plus dynamique. Aussi, les leaders africains ont-ils éprouvé ou éprouvent-ils encore une vive attirance pour l’œuvre de Marx.

Il est certain, par exemple, que la notion marxienne d’aliénation a contribué à la prise de conscience par les Africains de leur situation d’assujettis. Ils ont alors mieux compris en quoi les nations tutrices exploitaient non seulement le travail des masses, mais encore les pays colonisés dans leur ensemble. Ceux-ci, déjà vidés par la traite de plusieurs millions d’hommes, se trouvaient, cette fois, privés de leurs matières premières et de leurs forces productives (capital accumulé). En outre, avec le régime colonial, l’État, au lieu de servir la nation, demeurait l’instrument par lequel les capitalistes occidentaux pratiquaient leur politique de mainmise sur les richesses africaines. Le marxisme n’a pas seulement renforcé la prise de conscience de l’aliénation coloniale, il a fourni aux élites africaines un instrument efficace, la dialectique. Celle-ci ne se définit-elle pas comme la loi de changement des phénomènes, comme le passage d’une forme à une autre, d’un ordre de liaison à un autre ? Or, l’Afrique qui se veut révolutionnaire a précisément besoin d’une méthode de grande valeur heuristique et d’une conception dynamique de la personne humaine dotée du pouvoir d’auto-engendrement.

Si les marxistes africains considèrent avec bienveillance les thèses de Marx, de Lénine ou de Mao Zedong (Mao Tsö-tong), ils n’en refusent pas moins de suivre inconditionnellement l’idéologie soviétique ou chinoise. Dans leur plan de construction d’une société socialiste, écrit F. Brockway, ils se distinguent du marxisme-léninisme à la fois « par leur flexibilité, leur neutralisme, leur empressement à accepter l’aide soit des nations communistes, soit des nations du bloc occidental, pourvu que cette aide leur soit accordée sans engagement en contrepartie ; par le fait qu’ils admettent que, pendant le moment de transition vers le socialisme, ils sont obligés d’accepter des expédients qui les obligent parfois à conserver et même développer des industries privées ; par leurs concessions aux intérêts financiers des capitalistes américains et européens sur le plan pratique ; par leur tolérance envers la religion pratiquée par la majorité ; et par le fait qu’ils admettent que la structure de la société africaine traditionnelle ne doit pas être détruite, mais encouragée à évoluer vers le socialisme ».

La spécificité de la situation culturelle et sociale de l’Afrique explique encore pourquoi de nombreux leaders prennent leur distance vis-à-vis du marxisme. Musulmans et catholiques ne peuvent accepter l’athéisme, tandis que l’humanisme spiritualiste négro-africain n’a aucune commune mesure avec le matérialisme, fût-il dialectique. Le socialisme africain veut être avant tout un moyen pour liquider le sous-développement par le truchement du dialogue ; il n’a que faire d’une lutte des classes, puisque aussi bien celles-ci, pense-t-il, ne semblent pas avoir d’existence propre. Enfin, Marx défend l’internationalisme et sa stratégie néglige la singularité des situations propres aux pays sous-développés du tiers monde. Au contraire, l’idéologie africaine désire avant tout construire la nation : pour atteindre ce but, elle s’appuie sur les valeurs propres au monde noir et reconnaît la spécificité de sa situation socio-culturelle. Socialisme, certes, mais à condition qu’il soit africain !

Il est difficile d’apprécier l’importance numérique du mouvement communiste africain, car la plupart des partis marxistes-léninistes, athées par doctrine, anticléricaux par stratégie, sont condamnés à la clandestinité (Algérie, Maroc, Égypte, Soudan, Afrique du Sud). Et il en va de même pour les partis marxistes africains qui, malgré leur option athéiste, se caractérisent, au contraire, par leur tolérance envers la religion que pratique la majorité. En un sens, la permanence de l’esprit religieux et le souci de maintenir vivantes les valeurs (et non les institutions, bien qu’il soit parfois difficile de les dissocier) de l’Afrique traditionnelle expliquent la lenteur de la pénétration du marxisme dans les masses. Toutefois, la pression exercée par certains pays communistes, singulièrement l’U. R. S. S. et la Chine, n’est pas négligeable, sans qu’on puisse quantitativement l’apprécier. Il semble même que le milieu estudiantin se laisse aisément sensibiliser par l’attrait du socialisme révolutionnaire ou marxiste-léniniste. En outre, les mécontentements que suscitent la persistance des injustices et des inégalités sociales encore trop flagrantes en certains pays, le maintien du sous-développement et plus encore du racisme (Afrique du Sud), enfin la non-disparition de la concussion ou du népotisme peuvent libérer des forces révolutionnaires capables de faire basculer l’Afrique dans les régimes marxistes-léninistes.