Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Calvin (Jean) (suite)

Dans les années suivantes, Calvin, transformant ce « sommaire en somme » (A.-M. Schmidt), va parfaire et étendre sa géniale synthèse d’éléments pris au fur et à mesure des rencontres et lectures chez tous ses aînés. L’édifice devient une construction puissante où apparaissent les qualités françaises et latines : « besoin d’ordre, esprit logique, sens de l’action et de la moralité » (Pierre Imbart de La Tour, historien catholique).

À ce moment critique de l’histoire de la Réforme, où les acquisitions théologiques et les avancées ecclésiales étaient remises en cause par de redoutables forces centrifuges, « le génie de Calvin fut de comprendre que si la foi nouvelle voulait remplacer l’ancienne Église, il lui fallait retrouver le secret de sa force, c’est-à-dire son unité et son caractère universel... Discerner entre les aspirations contraires de la révolution religieuse, unir la Réforme elle-même en un corps de doctrine assez large pour s’adapter à tous les esprits, en une société assez forte pour se libérer de l’État et se perpétuer, donner à cette Église l’armature solide d’un dogme défini, d’une morale rigide, d’une discipline rigoureuse, opposer cette orthodoxie, cette morale et cette Église à la fois à l’individualisme religieux, à l’indépendance des mœurs, aux égoïsmes nationaux, pour tout dire, reconstituer en dehors du catholicisme et contre lui un nouveau catholicisme, uniquement fondé sur la Parole de Dieu... voilà ce que sera son œuvre. » (Imbart de La Tour.)

La dernière Institution est donc un énorme ouvrage qui, contrairement à la première, suit le plan non d’un catéchisme, mais du Credo, et les quatre livres traitent successivement : de la connaissance et de la doctrine de Dieu ; de la personne et de l’œuvre du Médiateur ; de l’œuvre du Saint-Esprit, foi et vie nouvelle de l’homme justifié ; de l’ecclésiologie, des sacrements et des relations entre la communauté chrétienne et la société civile.

« Toute la somme de nostre sagesse, laquelle mérite d’être appelée certaine [...] est quasi comprise en deux parties, à savoir la cognoissance de Dieu et de nous mêmes. » Il s’agit donc pour l’homme de « s’enquérir de la vérité et y adhérer ».

Les points clés de cette doctrine bien architecturée sont multiples, et l’on ne peut qu’admirer la force du penseur et le souffle de l’écrivain.

Soulignons, entre autres, la définition des rapports entre l’Écriture, le Saint-Esprit et la tradition : « Sans l’Esprit, la Parole est lettre morte, de nulle efficace ; sans la Parole, l’Esprit voltige comme une illusion. L’Esprit scelle en nous et explique le contenu de la Parole. Mais il n’opère lui-même que dans les limites que la Parole lui assigne. » Ce double verrou étant tiré contre le littéralisme et l’illuminisme, Calvin n’hésite pas à reconnaître dans la tradition le document de l’élaboration doctrinale de l’Église à travers les siècles ; mais elle est subordonnée à l’Écriture, c’est d’elle seule qu’elle tire son autorité ; ce n’est que dans sa conformité à l’Écriture qu’elle en est confirmation.

Contrairement à Luther, qui, avec une intuition très juste, va directement au Christ, et secondairement par lui à Dieu, Calvin rétablit une doctrine de Dieu, celle du nominalisme : Dieu est avant tout volonté libre, puissance souveraine, seule cause efficace, y compris et surtout dans l’homme régénéré. Cette volonté de ne mettre aucune borne à la majesté et à la liberté divines le conduit, par la voie d’un raisonnement plus logique et philosophique qu’exégétique, à affirmer la double prédestination, seule garantie, à ses yeux, d’une anthropologie excluant tout optimisme à l’égard des possibilités spirituelles de l’homme, radicalement corrompu par le péché, et d’une théodicée où c’est la totale liberté de la grâce qui doit avoir le premier et le dernier mot. Préoccupation spirituelle et pastorale : il faut que la gloire du salut soit attribuée à Dieu et à Dieu seul et que, de ce fait, l’homme ne puisse douter qu’il soit vraiment élu ; l’initiative de la vocation, la naissance de la foi saisissant l’Evangile de la justification, et le progrès sur la voie de la sanctification étant exclusivement l’œuvre du Dieu vivant, Père, Fils et Saint-Esprit, l’homme ne peut vivre que dans une humble et reconnaissante obéissance.

Ailleurs, Calvin a parlé moins systématiquement et plus évangéliquement de la prédestination. C’est Jésus-Christ, dit-il, qui est le seul vrai et fidèle miroir de notre élection ; qui le confesse comme son Seigneur et Sauveur et vit dans l’écoute active de sa Parole peut être pleinement assuré de son élection. Il faudra attendre Karl Barth pour avoir un développement conséquent de cette intuition fondamentale.

On a déjà marqué l’importance de l’eeclésiologie calvinienne. Signalons ici que le réformateur croit avoir trouvé dans l’Écriture le fondement d’une structure permanente et universelle : le sacerdoce universel des croyants, base de la théologie luthérienne de l’Église, est coordonné et animé par l’existence des quatre ministères de docteur, pasteur, ancien et diacre, les deux premiers ayant une prééminence sur les autres, car il leur est confié la tâche capitale d’expliquer et d’enseigner l’Écriture, donc d’être les artisans de la communication de la Parole.

Disons enfin qu’il y a dans l’Institution une théologie politique très élaborée : l’État a un rôle éminent dans le plan de Dieu et l’action de sa Providence ; dans un monde encore marqué du signe de la révolte, il a pour fonction de faire régner la justice conformément à la loi de Dieu, qui a une valeur universelle et à laquelle doivent être mesurés les actes des gouvernements, ce qui, à la limite, implique le droit à la résistance et à la désobéissance contre un pouvoir inique ou tyrannique.

On le voit, l’œuvre est complète et complexe ; aujourd’hui encore, des milliers de chrétiens la lisent et s’en inspirent, compte tenu des inévitables et indispensables corrections herméneutiques qu’elle requiert. Le type de chrétien qu’elle définit a un triple enracinement : dans l’élection souveraine, qui le délivre de tout souci à l’égard de son sort éternel ; dans l’Église, qui le nourrit de la Parole, confirmée par les sacrements, et l’envoie dans le monde comme serviteur missionnaire ; dans la société, où il est responsable, comme citoyen, de l’édification d’une communauté humaine fondée sur la justice.