Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Calderón de la Barca (Pedro) (suite)

Les conventions de la comédie sont empruntées à Lope de Vega : trois étapes (actes ou journées) longues chacune de mille vers, surtout de huit, et souvent de onze pieds, organisées en laisses ou en strophes ; une douzaine de personnages qui relèvent d’emplois toujours identiques : le roi, le chevalier, la dame, le barbon, la soubrette et, porte-parole de l’auteur, le gracioso bouffon véridique ; une double action qui s’achève sur un dénouement toujours heureux ; une fin tragi-comique (au besoin sanglante) marquée par la restauration de l’ordre social divin altéré ; une durée de représentation oscillant entre deux heures et demie et trois heures avec le prologue, les entractes (intermèdes) et le ballet final, cette durée recouvrant un jour entier, trois journées, une vie ou plusieurs siècles ; un lieu unique : notre esprit, qui, grâce à notre imagination et à la machinerie, peut accorder à un tréteau en l’espace d’un instant l’apparence d’une rue à Madrid ou d’un palais au bord de la mer à Jérusalem (!).

Or, l’écrivain se refuse à tromper l’entendement du spectateur. Sa pièce n’est que fiction, simple illusion comique, et il le rappelle au détour d’une scène afin que le public prenne ses distances et, au lieu de prendre parti pour un protagoniste ou un autre, les regarde et les juge dans une perspective « philosophique », avec détachement. Les personnages n’ont aucune vérité psychologique individuelle : ils sont ce qu’ils doivent être dans leur état (caballero, manant, souverain, barbon) ou à leur âge et selon leurs vêtements (cape, travesti, etc.), les mères et les enfants n’ayant pas d’existence théâtrale. Le théâtre de Calderón est une école : comment et par quelle « conduite » conviendrait-il de résorber le désordre que provoquerait dans la société telle ou telle combinaison catastrophique de faits ? Ainsi, dans El purgatorio de San Patricio (1628), le renversement de la situation (les Grecs disent « catastrophe »), c’est la confrontation du galant avec son propre squelette. Dans La Devocion de la Cruz, c’est l’apparition de la Croix chaque fois que le bandit va commettre un crime. Dans El mágico prodigioso, c’est l’accolade épouvantable que donne le faux savant au fantôme de sa bien-aimée, un cadavre sous une parure de fête. La conversion suit aussitôt, et Dieu accorde le salut et même le bonheur éternel à un martyr, à un brave étudiant, à un bandit et à saint Cyprien.

Les comédies que Calderón tire de l’histoire impliquent une vision dramatique des événements qui ont marqué la vie de la société. Car, pour l’auteur, notre humanité va de conflit en conflit. On comprend dès lors la ferveur des disciples de Hegel pour cette conception du monde où jamais ne triomphe la thèse ou l’antithèse, le bien ou le mal, mais où nos contradictions trouvent leur solution dans un dépassement (certes anagogique et non idéaliste comme chez le philosophe allemand). L’esprit triomphe, qui fait l’unité et rétablit l’harmonie quand le monde se scinde et la nature se divise.

Dans El príncipe constante, le prince martyr de sa foi ne cédera pas Ceuta aux Maures pour recouvrer la liberté. Il saisit sa merveilleuse chance : choisir lui-même l’heure et la manière de sa mort.

L’alcade de Zalamea (Un alcade de village, v. 1642) est un paysan promu maire de son village. Une troupe de passage s’installe avec des billets de logement. Le capitaine loge chez l’alcade et viole sa fille. Comme il refuse de réparer le mal et d’épouser la victime, le maire venge son honneur, le condamne et le met à mort, et cache le cadavre dans un placard. Les soldats cherchent leur capitaine et menacent de brûler le village. Le général se fâche. Le roi intervient. Alors le paysan pose le problème en termes abstraits sur le seul plan de la justice. « Voilà le cas, que fallait-il faire ? — Châtier le coupable », dit le roi. Alors s’ouvre le placard. « Au roi, nos biens et notre vie. Mais l’honneur est patrimoine de l’âme, et l’âme n’est qu’à Dieu. » Telle est la décharge de l’implacable échevin. Le roi fait lever le camp et accorde au rustre la charge d’alcade à titre perpétuel ; de fait, il l’anoblit ; à cet homme d’honneur, il confère la noblesse pour toute sa lignée.

Certains critiques et certains interprètes ont voulu voir dans cette pièce une apologie de la dignité humaine, hors de toute considération de classe. De fait, Calderón veut récupérer pour la noblesse un homme quelconque, mais digne d’elle.

Son attachement aux principes qu’il tient pour fondamentaux, pour divins, explique aussi bien Amar después de la muerte (Aimer au-delà de la mort, 1633), où se voit pardonné un musulman meurtrier d’un soldat chrétien qui avait tué sa bien-aimée. La religion ne fait rien à l’affaire. En toute justice, le musulman a raison.

Les comédies de cape et d’épée, les comédies d’intrigue et les drames de la jalousie éclairent les problèmes que posent l’émancipation des jeunes gens à leurs parents et les conflits affectifs que provoquent les passions désordonnées. La dama duende est une jeune veuve, qui, au nez et à la barbe de son frère aîné, gardien sévère de sa vertu, conquiert le galant hébergé chez eux, blessé pour elle dans une rixe nocturne.

Dans El médico de su honra (1635), le « médecin de son honneur » fait saigner à mort son épouse, que poursuivait de ses assiduités l’infant Henri, futur roi d’Espagne. Ainsi préservait-il son honneur, qu’il n’aurait pu venger sur une personne de sang royal. Il se récrie contre l’horrible loi ou convention sociale qui le contraint à ce crime, mais un « caballero » ne peut y contrevenir sans mettre en péril la société tout entière. Dans El mayor monstruo, los celos, Hérode finit par tuer Marianne, son épouse, car il craint, s’il meurt, qu’Octave — le futur empereur Auguste — ne la prenne pour femme.

La vida es sueño (La vie est un songe, 1635) est riche de signification. On peut y voir une pièce contre la doctrine de Machiavel : un roi emprisonne son odieux héritier parce qu’il place le bonheur public, menacé par ce monstre, avant les droits du sang, la prospérité de l’ « État » de la communauté avant la loi (de succession royale) voulue par Dieu. Il en sera puni. On peut y voir également une interprétation philosophique de notre vie. Le roi veut donner une dernière chance au prince. Sous l’effet d’un narcotique, le jeune homme a été transporté de son cachot au palais, où chacun se jette humblement à ses pieds. Mais, faute d’entendement, il abuse de sa liberté, insultant son précepteur, offensant son cousin et faisant injure à une dame de la Cour. Sous l’effet d’un narcotique, il est donc rendu à la prison. À son réveil, il se demande alors s’il a rêvé ou non. Il ne parvient pas à en décider, mais il jure, s’il doit rêver une seconde fois, de faire meilleur usage de son libre arbitre. Or, l’occasion se présente. Des mutins le délivrent. À leur tête, dans une bataille sanglante, il vainc son père, mais — retournement soudain — il se soumet à lui. Ainsi, l’ordre voulu par Dieu est restauré au royaume de Pologne. Aussi bien, notre vie est comme une longue nuit hantée de beaux rêves et de cauchemars, c’est un songe où tout est illusion et apparence. La gâcherons-nous comme le faisait le roi Basile et comme le fit une première fois le prince Sigismond, son fils ? Ou bien, les regards fixés sur la lumière éternelle, préparerons-nous dans la nuit notre entrée finale dans le domaine du réel, dans le royaume de Dieu ? La vie est un songe n’a pas cessé, depuis 1635, d’inquiéter la conscience et d’émouvoir l’esprit.