Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
C

Cachemire ou Kāśmīr (suite)

Le peuplement et les structures sociales

Tout l’ensemble montagneux cishimalayen est peuplé de gens de race blanche, au teint légèrement brun, proches des populations du Pendjab, parlant des patois pahari (montagnards) qui s’apparentent aux langues de l’Inde du Nord. Le clivage essentiel est dû à la religion. Les Chibhālīs sont des musulmans qui peuplent les vallées de l’ouest. Les Dogras sont des hindous de la vallée de la Chenāb et des vallées voisines, conservant une hiérarchie sociale typiquement brahmanique : castes supérieures (brahmanes et rājpūts) qui répugnent au travail manuel, grande masse de paysans (thakar), castes de commerçants (khatri, mahajan), classe inférieure impure (megh, dūn) descendant de populations subjuguées.

La Vallée du Cachemire a une société qui lui est propre. Population de type oriental convertie à l’islām au xive s., les Kāśmīrīs parlent un idiome particulier et composite, le kāśmīrī (mélange d’éléments sanskritiques et iraniens). Musulmans de rite sunnite, ils ont conservé une structure de castes endogamiques : la grande majorité sont des cheikhs ; diverses castes de métiers subsistent, certaines à peau plus foncée, comme des bateliers (hanji), les gardiens de chevaux (galawān) et un groupe d’intouchables musulmans, très méprisés (wātal). Une fraction hindoue (près de 10 p. 100) coexiste avec les musulmans ; elle est représentée surtout par les pandits, caste locale de brahmanes qui a généralement joué un rôle important en raison de son niveau d’instruction. Le Ladakh, séparé des régions précédentes par le Grand Himālaya, a un peuplement différent : ses habitants sont des Tibétains pratiquant le bouddhisme lamaïque.

Ces divers éléments d’un peuplement hétérogène ont une importance démographique très inégale. La Vallée du Cachemire concentre environ la moitié de la population. Le district de Jammu (région du piémont et des dūn) représente une autre aire importante de peuplement : 500 000 personnes. Les masses montagneuses sont beaucoup moins peuplées, les habitants se groupent dans les vallées. Le Ladakh n’a qu’une population clairsemée (90 000 hab.). L’élément hindou, fortement majoritaire dans la région de Jammu, ne représente que 28 p. 100 de la population totale du Jammu-et-Cachemire, alors que les musulmans représentent 68 p. 100.


L’économie

Fragmenté en de nombreuses vallées de montagnes aux communications difficiles, le Jammu-et-Cachemire n’est, sur la plus grande partie de son territoire, qu’un ensemble d’économies localisées, largement autarciques. Le Ladakh est particulièrement isolé derrière la chaîne du Grand Himālaya, que l’on franchit difficilement par un col élevé, le Zoji La (3 487 m), impraticable en hiver. La population est fixée dans des oasis, au fond des vallées, cultivant les rares terres arables ; elle habite des villages de type tibétain, aux maisons de pierre ou de boue séchée au soleil, à ouvertures étroites et toits plats. De longues canalisations amènent l’eau sur un sol aménagé en terrasses. L’ensoleillement exceptionnel de ces régions désertiques permet aux cultures de monter très haut : blé (3 600 m), orge (4 500 m). On cultive aussi la moutarde, le sarrasin, les navets, les pommes de terre. Les villageois pratiquent un petit élevage (hybrides de yacks et de vaches pour le travail, moutons et chèvres), limité par l’indigence de leurs pâturages. Mais de grands troupeaux de yacks, moutons et chèvres, appartenant à de riches propriétaires, nomadisent en été sur les hauts plateaux jusqu’à plus de 5 000 m ; c’est là que vivent les chèvres pashmīnā, qui fournissent la laine soyeuse du Cachemire. La fermeture des frontières a mis fin au commerce très ancien qui se faisait avec le Tibet, le bassin du Tarim ; elle a entraîné le déclin de la capitale du Ladakh, la petite ville de Leh, ancien centre caravanier réputé. La vie économique reste dominée par les grands propriétaires et les monastères.

Les vallées du Moyen Himālaya pratiquent le système économique des régions himalayennes tempérées (au-dessous de 2 500 m), où il est possible de faire deux récoltes annuelles. C’est le cas dans l’ancienne principauté de Punch (à 1 000 m d’altitude, sur le versant sud du Pir Panjāl), qui est coupée par la frontière indo-pakistanaise : riz et maïs en été, blé et pommes de terre en hiver, jardins et vergers qui donnent au paysage un aspect florissant. Dans les basses vallées et l’avant-pays, l’agriculture est analogue à celle du Pendjab.

L’économie de la Vallée du Cachemire est absolument originale, car elle est fondée sur une agriculture de haute plaine, exceptionnelle dans l’Himālaya, sur un ensemble unique d’artisanats et sur une extraordinaire activité touristique. Ce grand bassin ovale (140 km de long sur 30 à 40 de large) présente deux sortes de terroirs : au niveau inférieur (vers 1 500 m), on trouve une large plaine humide, occupée partiellement par des marécages et des lacs résiduels ; au-dessus, à plusieurs niveaux, s’étendent des terrasses horizontales, faites de sables et de cailloutis, les karewa, qui sont d’anciens remblaiements lacustres découpés en lanières par l’érosion. Les paysans, groupés en villages aux hautes maisons de bois, pratiquent trois sortes de cultures : des rizières en eau et les cultures irriguées sur le fond humide et même sur une partie irrigable des karewa ; des cultures sèches sur les karewa (maïs, coton, tabac, colza, blé) ; des « jardins flottants », formés d’algues et de vases accumulées sur les lacs par des jardiniers-bateliers : on y fait diverses cultures maraîchères à très haut rendement (tomates, melons, concombres, pommes de terre, etc.). En raison du froid hivernal, on fait peu de cultures d’hiver (blé d’hiver de type méditerranéen). L’élevage (bœufs et buffles, canards) est limité. Mais des tribus pastorales, comme les Gūjars, hantent les montagnes avec leurs moutons, passant l’hiver dans les basses vallées et l’avant-pays.