Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Byron (George Gordon, lord) (suite)

Orgueil et rébellion : Caïn

Ces héros sont en quelque sorte négatifs ou, plus exactement, on les voit comme l’ombre de héros à qui le destin a refusé lumière et pureté. Ils s’élèvent au-dessus du vulgaire non par l’éclat de leurs mérites, mais par l’horreur de leurs crimes. Vertu pour eux se dit orgueil, et la force de leur caractère s’affirme uniquement dans l’obstination. Tels Caïn, ils sont de perpétuels rebelles. À partir de 1813, on verra naître un à un ces farouches personnages, dont le remords est à la dimension du crime, ou de la vengeance. The Giaour (1813), sombre, mystérieux, désespéré ; Lara (1814), poursuivi par on ne sait quelle vengeance, stoïque et méprisant ; Conrad (The Corsair, 1814), le plus insensible de ces animaux humains « de la grande espèce » qui boivent avec une furieuse délectation le poison que la vie semble uniquement distiller à leur intention. Tous, avec Manfred, avec Werner (1822), dans leur singularité, plus que des frères, constituent en fait une image nouvelle du poète se formant et se défaisant au souffle de ses passions et au rythme des épisodes de sa vie agitée. La fatalité qui pèse sur eux est la sienne, qu’il imagine tissée avec ses jours. L’orgueil qui les habite est son orgueil, et la solitude où ils s’enferment n’est que celle de sa réserve hautaine. Car le prodigieux metteur en scène ne se berce pas de rêves. Si son moi lui échappe, la lucidité ne l’abandonne jamais. Il ne s’illusionne ni sur la constance des thuriféraires, ni sur la sincérité de l’indignation de ceux qui clament au scandale. Il est las des femmes qui rêvent de l’enchaîner. Il se dresse contre les hommes : les politiciens, bassement calculateurs, incapables de s’enthousiasmer pour une noble cause, un grand idéal ; ceux, moralistes tartuffes, qui ne s’en prennent à son Cain (1821), rebelle contre la divinité aveugle, que pour assouvir leurs rancunes, sous couvert de défendre les principes de la foi et des bonnes mœurs ; contre tous les hommes de lettres aussi, qu’il accuse, à l’ombre de Wordsworth ou d’un Southey, de se faire les « niveleurs » de la littérature nationale, parce que incapables d’atteindre à la grandeur des écrivains du passé.


Scepticisme et raison : don Juan

On voit en maints endroits de son œuvre, sous le brillant du romantisme, transparaître le fonds solide de son appartenance au classicisme, qu’il défend en la personne de Pope. À côté du sataniste, du rebelle, se dessine un autre aspect de Byron, non moins provocant — car le goût de se singulariser ne le quittera jamais —, mais sans doute plus sincère et plus profond par les qualités du cœur. Romantique, il le fut certainement plus par caractère, incapable de supporter la contrainte d’une routine moralisante, par le personnage qu’il s’était forgé, que par tempérament littéraire. Ainsi, son amour de la nature, s’il fut sincère, n’eut rien de commun avec celui de Wordsworth ou de Shelley, ou même d’un Chateaubriand. La nature qu’il aime est à la mesure de sa démesure et vue au travers d’un triomphant égocentrisme. L’admirable peinture qu’il fait du Rhin, des Alpes sauvages, du Léman (Childe Harold’s Pilgrimage), des lacs et des montagnes (Prisoner of Chillon, 1816), des glaces éternelles de la Jungfrau (Manfred), et dont le couronnement lyrique figure dans l’hymne lancé au pied du Parnasse, correspond à des sentiments et des élans exceptionnels. Il n’y a que devant cette grandeur que l’âme de Byron puisse trouver l’apaisement. Il ne lui demande pas un refuge mystique où rencontrer le divin. Il ne la scrute pas à la recherche d’un langage pour nous intelligible, d’un enseignement. Il ne la regarde pas non plus comme une fresque magnifique, mais, essentiellement, comme une entité grandiose où il se reconnaisse. On comprend mieux qu’il prenne ses distances avec les romantiques de son temps et les méprise, excepté peut-être Shelley, dont la vision du monde est la seule à lui avoir imposé le respect. La querelle avec les « coteries » anticlassiques s’envenima à propos de ses drames, Marino Faliero (1821), The Two Foscari (1821), écrits dans la plus stricte orthodoxie. Mais le chef-d’œuvre d’esprit classique (non dans la composition, mais dans le fond), celui où l’on retrouve l’optique d’un Voltaire et la satire d’un Pope, reste Don Juan (1819-1824). L’œuvre, « dont l’intention est d’être doucement ironique sur toute chose », suscita comme il l’avait prévu de féroces critiques, mais c’est de loin celle qui présente le plus d’intérêt pour le lecteur moderne, que ne touche plus guère le héros romantique. Les aventures pleines de fantaisie que traverse don Juan, jeune hidalgo voyageant dans l’Europe du xviiie s., donnent à Byron l’occasion de déployer sa verve caustique déjà manifestée dans English Bards and Scotch Reviewers (Bardes anglais et critiques écossais, 1809) ou encore dans The Vision of Judgement (1821). Les personnages les plus divers se pressent dans ses « chants ». Tous les sujets y sont abordés. Le vers, solide, la strophe spenserienne et le ton, tour à tour léger ou grave, confèrent à la satire une rare force de pénétration, en particulier dans les derniers chants quand il s’attaque à la société anglaise et aux hypocrites en religion.


Grandeur et renoncement : Sardanapale

Dans un monde conservateur, Byron prend le parti de la liberté. Il s’insurge contre la tyrannie et les guerres de conquête aussi bien dans Marino Faliero que dans Sardanapalus (1821), où il va préciser son idéal philosophique. C’est celui d’un potentat raffiné qui, ayant goûté à tous les plaisirs, garde assez de courage et de probité intellectuelle pour atteindre au parfait détachement du monde qu’il quitte. Cette philosophie superbe, qui n’est pas à la portée du vulgaire mais ne manque ni de grandeur ni de noblesse, Byron la fera sienne quand sera venue l’heure de mettre une touche finale à l’image léguée à la postérité. Après s’en être pris aux maîtres de l’Europe peu enclins à intervenir en faveur de la Grèce soumise à l’oppression turque (The Age of Bronze, 1824), il s’engagera jusqu’au bout pour défendre la terre des héros et des dieux, et cette cause « insensée » lui permettra de quitter la scène de son siècle de la seule manière qui soit digne de lui. Le byronisme s’enrichit d’une nouvelle dimension, non plus simplement celle du satanisme. Le poète s’inscrit dans la légende comme l’incarnation première d’un certain mal de vivre, plus tragique que celui de Chateaubriand. Il est rejoint alors par tous les écrivains modernes atteints du dégoût d’une vie trop matérielle, essayant de secouer la contrainte des vieilles règles et qui n’ont vu d’autre issue à leur piège que dans la générosité du sacrifice total, du repli hautain ou de la violence négatrice.

D. S.-F.

➙ Grande-Bretagne / Romantisme.