Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

bureaucratie

Ensemble des hommes et des institutions qui illustrent l’effort des sociétés industrielles pour tenter la rationalisation des activités collectives.


Généralités

Dans un sens péjoratif, le mot évoque le fonctionnement défectueux d’une institution, l’excès de paperasserie, la conduite routinière des employés, la tyrannie occulte d’une couche de fonctionnaires. Dans un sens mélioratif, il évoque l’extension d’un travail de bureau moins pénible que celui de la terre ou de l’usine et représente la substitution du règne de la loi et de la règle à celui de la force et du hasard. Chacune de ces deux acceptions renvoie au problème de l’organisation des moyens humains d’une société pour son développement.

Les sociétés modernes et industrielles ont rencontré le phénomène bureaucratique tant au niveau de l’État qu’à celui de l’entreprise, et c’est dans ces deux directions que la bureaucratie a fourni à la sociologie un thème de réflexion.


La bureaucratie et la critique marxiste de l’État


Bureaucratie et classe sociale

L’étude de la bureaucratie reste une préoccupation constante de l’œuvre de Marx sans qu’on puisse cependant y découvrir une théorie achevée sur la rationalité de l’organisation des forces sociales au niveau de l’État. Marx conteste tout d’abord la thèse hégélienne de la fin de l’histoire, coïncidant avec la constitution d’un État fondé sur la raison. La bureaucratie, mode d’organisation rationnelle de l’État, constitue pour Hegel le destin des sociétés modernes, composées d’hommes ayant atteint le stade de la maturité et voulant imposer à la multiplicité des corporations la loi unique de la bureaucratie, qui est l’État réellement transformé en société civile. À cette vision du devenir de la société politique, Marx oppose l’observation empirique des antagonismes constituant l’ordre formel et les buts réels de la bureaucratie ; cette contradiction se retrouve au sein même de l’activité des bureaucrates de la hiérarchie, dont le carriérisme et le mystère ne paraissent guère coïncider avec un État purement rationnel. Dans une société moderne, le développement des administrations organisées selon un modèle bureaucratique uniforme représente aux yeux de Marx davantage une extrapolation du cas particulier de la bureaucratie prussienne, bien connue de Hegel, enseignant à Berlin, qu’une tendance universelle des sociétés modernes.

À propos de sa réflexion sur le mode de production asiatique, Marx aborde la question de la genèse de la bureaucratie de l’appareil de l’État. Lorsqu’une société doit accomplir de grands travaux d’irrigation ou d’écoulement des eaux, l’intervention de l’État est indispensable pour organiser les efforts communs et diviser le travail social entre les diverses communautés primitives, trop faibles à elles seules pour réaliser de telles opérations. Lorsque l’appareil de l’État exerce un pouvoir autonome sur les exécutants, alors naît la bureaucratie, qui tire ce pouvoir de la maîtrise des moyens de gestion de ces grands travaux indispensables à la survie de la collectivité.

Une troisième approche de Marx porte sur le problème du rapport entre la bureaucratie, appareil administratif de l’État, et la lutte des classes. Dans la société capitaliste telle que l’observe Marx au xixe s., la bureaucratie, avec ses ministères et leurs bureaux, n’est que l’instrument de l’État bourgeois, dont, avec l’armée et la police, elle constitue une caste parasitaire. Cette bureaucratie disparaîtra avec l’avènement de la société socialiste, et le devenir de la société s’explique par les rapports de pouvoir qui se jouent autour de la propriété privée des moyens de production.

Dans cette perspective, ce ne sont pas les questions d’organisation internes à l’appareil de production qui doivent imposer à la société son visage futur, mais bien la dynamique de la lutte des classes.


Bureaucratie et classe « dominante »

Les successeurs de Marx ont rencontré le problème de la bureaucratie non plus seulement sous l’angle de la réflexion théorique, mais à partir de l’expérience pratique du pouvoir. La lourdeur de l’appareil administratif en Union soviétique soulève de telles difficultés aux responsables politiques que déjà se pose le problème de savoir si l’on n’assiste pas en fait à une nouvelle lutte de classes entre le prolétariat et les fonctionnaires des appareils administratifs. Lénine voit dans le bureaucratisme, déjà vivace de son temps, une conséquence néfaste de l’état de siège imposé à l’U. R. S. S. naissante. C’est pour répondre aux urgences de la guerre contre l’extérieur que l’appareil exécutif de l’État a dû être fortement centralisé ; mais, à ses yeux, il ne s’agit que d’un avatar de la constitution du pouvoir socialiste.

La question de l’autonomie du pouvoir bureaucratique par rapport aux représentants élus par le peuple devient encore plus cruciale dans l’opposition entre Trotski et Staline. C’est en contrôlant l’administration centralisée que celui-ci prend le pouvoir. Trotski ne va pas cependant jusqu’à évoquer une nouvelle lutte des classes : cette puissance de l’appareil bureaucratique naît, selon lui, d’une confusion entre le parti et l’appareil administratif de l’État.

S’intégrant à ce grand courant de pensée centré sur les difficultés de l’organisation de la société socialiste, deux théoriciens du courant socialiste, Bruno Rizzi et Milovan Djilas, font un pas de plus en soutenant que les bureaucrates constituent une nouvelle classe qui tend à s’approprier le pouvoir de l’État, soumis alors à la dictature du parti du prolétariat.

La bureaucratie apparaît ici comme un dernier chaînon dans la succession des classes, et la société sans classes naîtra de la destruction de cette nouvelle et dernière forme d’oppression.


Bureaucrates et technocrates

Mais la société soviétique n’est pas la seule à constater la montée du pouvoir des bureaucrates. Max Weber, le tout premier, et William Hollingsworth Whyte remarquent avec désenchantement que, si les sociétés industrielles progressent dans l’organisation rationnelle de leurs forces, il semble que ce développement ne se fasse pas sur le plan politique, où le pouvoir démocratique est souvent asservi aux intérêts des gestionnaires des appareils exécutifs, c’est-à-dire à ceux d’une bureaucratie.