Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Bunsen (Robert Wilhelm) (suite)

Mais c’est en 1859 qu’avec Kirchhoff il se fait vraiment connaître pour une découverte de première importance, celle de l’analyse spectrale. Tous deux remarquent que les raies d’un spectre d’émission sont caractéristiques de l’élément chimique émetteur. Ils réalisent en 1860 la célèbre expérience du renversement des raies et peuvent, l’année suivante, caractériser et isoler le rubidium et le césium, qu’ils baptisent ainsi précisément à cause des couleurs de leurs raies spectrales.

Mais l’ingéniosité de Bunsen intéresse bien d’autres domaines scientifiques et techniques. On lui doit encore en particulier l’invention du photomètre à tache d’huile, celle du bec de gaz à introduction d’air (qui porte son nom), un appareil pour mesurer la vitesse d’écoulement des gaz, un calorimètre à fusion de la glace ainsi qu’une trompe à eau.

C’est grâce à cette merveilleuse invention de l’analyse spectrale que les physiciens pourront infliger un éclatant démenti à Auguste Comte : celui-ci ne déclarait-il pas qu’il serait à jamais impossible de connaître la composition chimique des étoiles ?

R. T.

Buñuel (Luis)

Metteur en scène de cinéma espagnol (Calanda, Aragon, 1900).


Inscrit au collège des Jésuites de Saragosse, puis étudiant à l’université de Madrid, Luis Buñuel est un élève éclectique et brillant, qui s’intéresse à la fois aux sciences et aux lettres — il est très attiré par la musique, l’histoire des religions et l’entomologie —, et un sportif — il tâte de la boxe. C’est aussi déjà un passionné de cinéma : en 1920, il fonde le premier ciné-club espagnol. Il se lie d’amitié avec Federico García Lorca, R. Gómez de la Serna, Rafael Alberti, J. Ortega y Gasset et Jorge Guillén, et suit de très près les divers mouvements européens d’avant-garde. En 1925, il vient à Paris, écrit des articles, fréquente le groupe surréaliste, devient l’assistant de Jean Epstein et met au point avec le peintre Salvador Dali le scénario d’un film qui va faire l’effet d’une bombe. Un chien andalou (1928) obtient, en effet, un grand succès de scandale, ce qui n’est apparemment pas du goût de son auteur, qui déclare être victime d’un malentendu : « Que puis-je contre les fervents de toute nouveauté, même si cette nouveauté outrage leurs convictions les plus profondes, contre une presse vendue ou insincère, contre cette foule imbécile qui a trouvé beau et poétique ce qui au fond n’est qu’un désespéré, un passionné appel au meurtre. » Le film est une totale provocation : il se veut surréaliste et fait appel successivement à l’inconscient, au hasard, à la gratuité, à l’absurde, à la métaphore poétique, à la correspondance psychanalytique. Mais le succès du film n’est pas le fait du seul snobisme. D’autres jeunes gens n’hésitent pas à clamer leur enthousiasme. Ainsi Jean Vigo, qui déclare : « Un chien andalou est une œuvre capitale à tous les points de vue : sûreté de la mise en scène, habileté des éclairages, science parfaite des associations visuelles et idéologiques, logique solide du rêve, admirable confrontation du subconscient et du rationnel. » L’Âge d’or, réalisé en 1930 grâce au mécénat du vicomte de Noailles, fait tout pareillement scandale. Mais là certains spectateurs furieux ne se contentent pas de siffler : le Studio 28, qui présente le film, est saccagé par des commandos fascistes et antisémites. Le film est interdit, ce qui ne saurait, bien au contraire, refréner les éloges d’André Breton : « Voilà une œuvre qui demeure à ce jour la seule entreprise d’exaltation de l’amour total tel que je l’envisage. »

En 1931, la république est proclamée en Espagne. Buñuel rentre dans son pays et réalise Las Hurdes (Terre sans pain), un « essai cinématographique de géographie humaine sur une région stérile et inhospitalière, où l’homme est obligé de lutter heure par heure pour sa subsistance ». Ce document, conçu comme un reportage et une enquête, est en fait un violent cri de révolte contre les effroyables conditions d’existence de certaines populations socialement « rejetées ». Après ce vigoureux pamphlet, on était en droit d’attendre d’autres œuvres de contestation de la part de quelqu’un qui avait fait une entrée si fracassante dans le monde du cinéma, mais Buñuel va décevoir ses plus fidèles partisans. Pendant une vingtaine d’années, son destin prendra une curieuse tournure. Buñuel effectuera à Paris des travaux de doublage pour la firme Paramount, retournera en Espagne superviser des coproductions pour la Warner Bros, deviendra producteur de films, partira pour les États-Unis, puis pour le Mexique, où on lui fait réaliser des comédies légères et des drames à succès. Il avouera plus tard lui-même : « Évidemment, j’ai dû faire de mauvais films, mais toujours moralement dignes. » En Europe, beaucoup ont appris à oublier l’enfant prodige quand, en 1950, sort sur les écrans un film mexicain intitulé Los olvidados. Celui-ci est signé Luis Buñuel. La critique internationale, en soulignant les mérites du film, insiste sur la résurgence d’anciens thèmes bunuéliens, comme l’onirisme et la cruauté, et prédit une nouvelle carrière éclatante à un réalisateur qui semble retrouver un rythme régulier de production. Tous les films qui suivent Los olvidados ne sont pourtant pas des chefs-d’œuvre, mais, dans la Montée au ciel (1951), Robinson Crusoé (1952), El (1953), la Vie criminelle d’Archibald de la Cruz (1955) ou la Mort en ce jardin (1956), on retrouve des éléments intéressants qui permettent de compter Buñuel parmi les metteurs en scène les plus importants des années 50. Trois films, Nazarin (1958), Viridiana (1961) et l’Ange exterminateur (1962), vont combler les espérances des « bunuéliens » et détruire les dernières réticences de ceux que le souvenir de l’Âge d’or obsédait trop pour pouvoir apprécier objectivement un cinéaste parfois curieusement assez peu inspiré (notamment pour Cela s’appelle l’aurore [1956], tourné en France, et pour La fièvre monte à El Pao [1959], qui fut le dernier film de Gérard Philipe).

Nazarin, âprement discuté, fait rebondir la querelle d’un Buñuel chrétien ou athée. Viridiana, tourné en Espagne, obtient la palme d’or au festival de Cannes de 1961 et suscite certains remous dans le pays natal de l’auteur, où la censure l’interdit bientôt, ce qui oblige Buñuel à revenir au Mexique pour entreprendre l’Ange exterminateur.