Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Brunelleschi (Filippo) (suite)

Dans les ruines romaines, l’architecte avait retrouvé la valeur « humaine » de la colonne ; avec la légèreté de main d’un orfèvre, il devait lui donner la grâce, qui souvent manque aux exemplaires antiques. Pour saisir la portée d’une telle découverte, il suffit de comparer le portique de l’hospice des Enfants trouvés (Innocenti), commencé en 1420, à la Loggia dei Lanzi, élevée quarante ans plus tôt. Dans les deux cas, l’arcade est en plein cintre, mais elle repose désormais sur une colonne, et non plus sur un faisceau de colonnettes. Un tracé modulaire a remplacé la composition géométrique ; aux motifs divers a fait place une modénature accusant les lignes maîtresses, soulignant les fenêtres d’un fronton et distribuant la couleur en des points choisis de façon limitative : les médaillons d’Andrea Della* Robbia.

La colonne ne peut supporter qu’un mur léger ; de ce lait les églises de Brunelleschi (San Lorenzo, à partir de 1420 ; Santo Spirito, projeté en 1436) vont-elles marquer un retour au plan basilical, reprendre même l’artifice ravennate du dé à la retombée des arcs. Cet artifice ajoute du reste un élément de plus à l’horizontalité cherchée des lignes, corniches ou bandeaux accentuant encore le cloisonnement des volumes, caractérisé par le morcellement des murs, par les petites coupoles des bas-côtés, par celle, côtelée, de la croisée. Tout cela, comme la polychromie limitée à une opposition entre les lignes de force et les panneaux, évoque curieusement l’architecture ottomane.

Ces deux églises n’ont pas de façade composée. La seule réalisée par Brunelleschi l’a été pour la chapelle des Pazzi, construite de 1429 à 1446 au flanc de l’église Santa Croce. Cette façade comprend une arcade centrale, encadrée par deux travées de colonnes, et un attique que des pilastres géminés et une corniche plate quadrillent d’une ombre légère. Une coupole côtelée sur pendentifs, d’un diamètre de 10 mètres, détermine les proportions de ce gracieux édifice. Deux berceaux, qui la butent transversalement, en font une salle de plan rectangulaire ; en arrière, une coupole de 5 mètres couvre un sanctuaire carré et répond à celle qui est placée en façade, encadrée de deux berceaux pour former le porche. La corniche continue qui, à l’intérieur, repose sur des pilastres participe avec l’éclairage, judicieusement réparti entre des fenêtres basses et les oculus de la coupole, à l’équilibre des masses construites.

La coupole de la cathédrale avait apporté la gloire à Brunelleschi ; dans les dix dernières années de sa vie, les commandes affluèrent : des palais, des églises furent exécutés par des élèves sous sa direction ; on l’appela à Mantoue pour régulariser le cours du Pô, à Milan et à Pise pour y élever des forteresses. C’était là besognes d’ingénieur, peut-être ; mais Brunelleschi était de ceux qui savent mener la technique de front avec l’art, sans en subir le joug. En un lieu et dans un temps particulièrement favorables, cela lui a permis de jeter les bases d’un nouvel idéal, d’une architecture qui devait fleurir cinq siècles durant. Sa manière, empreinte de délicatesse et de fraîcheur, ne pouvait sans doute éclore qu’en Toscane ; cependant, à l’heure même où Brunelleschi créait des décors abstraits puisés à la source romaine et enrichis de tout un apport humaniste, on continuait encore à orner d’une flore et d’une faune naturalistes les piédroits du baptistère. Comment alors dénier à Brunelleschi un rôle d’initiateur ?

Ses élèves, eux aussi, portent témoignage du caractère personnel et original d’une œuvre dont ils ont contribué à assurer le succès. Citons seulement Michelozzo (1396-1472), qui mit au point, par des variantes, toute une grammaire décorative ; et Alberti*, qui formulera les règles de composition intuitivement perçues par son maître.

H. P.

 E. Carli, Brunelleschi (Milan, 1949 ; trad. fr., Hatier, 1949). / G. C. Argan, Brunelleschi (Milan, 1955). / E. Luporini, Brunelleschi, forma e ragione (Milan, 1964).

Bruno (Giordano)

Philosophe italien (Nola, royaume de Naples, 1548 - Rome 1600).


Filippo Bruno fait ses études à l’université de cette dernière ville. Novice au monastère de San Domenico Maggiore (où il prend le nom de Giordano), il prononce ses vœux définitifs en juin 1566. Ordonné prêtre en 1572, il devient docteur en théologie en 1575 ; un procès religieux ayant été ouvert contre lui, il s’enfuit de son monastère (1576) et commence une vie errante dont la première étape importante sera Genève (1579), où, malgré sa conversion au calvinisme, certains de ses propos lui vaudront la prison. Aussi en repart-il un an plus tard pour Toulouse, où il obtient une chaire. Il est à Paris en 1581 et y publie De umbris idearum (l’Ombre des idées, 1582), Cantus Circaeus (le Chant de Circé), une comédie, Candelaio (le Chandelier), et des traités de mnémotechnique. Henri III, à son intention, crée une chaire extraordinaire, mais de nouvelles guerres de religion le font partir pour Londres en 1583. C’est là que paraîtront, en italien, ses dialogues métaphysiques et moraux : le Banquet des Cendres, Cause, principe et unité, De l’infinito universo et mondi (l’Infini, l’univers et les mondes), Fureurs héroïques. À son retour à Paris en 1585, de nouveau des troubles religieux éclatent qui le font partir pour l’Allemagne, à Wittenberg, d’où, bien que le parti luthérien lui ait offert une chaire, l’opposition calviniste le forcera à gagner Prague (1588). Une abondante publication jalonne ces déplacements, qui le conduisent en 1592 à Venise où, son hôte l’ayant dénoncé à l’Inquisition, va s’engager son second procès. Rome obtient son extradition. Bruno est conduit dans les cachots du Saint-Office ; il y attendra plus de trois ans de pouvoir se défendre contre les accusations d’hérésie que le théologien Robert Bellarmin dirige contre lui. Clément VIII ayant décrété hérétiques huit propositions tirées de ses œuvres (mais que l’accusé, refusant d’abjurer, ne reconnaîtra pas telles), il sera condamné le 8 février 1600 et, le 17, conduit au bûcher, sur le Campo dei Fiori.