Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

bourgeoisie (suite)

La monarchie de Juillet* verra d’autre part un grand développement industriel. Une première période d’expansion se place sous la Restauration, entre 1822 et 1826 : c’est alors que la machine à vapeur est introduite, notamment dans l’industrie des textiles, l’industrie métallurgique, les mines et les sucreries. Mais le progrès décisif est celui qui introduit cette même machine à vapeur dans les transports avec la loi de 1842, qui organise les chemins de fer par l’intermédiaire de compagnies concessionnaires. Cette même période est marquée par l’apparition de la presse commerciale, avec, en 1836, la Presse d’Émile de Girardin, et aussi par la première agence de publicité, organisée en 1845 par Duveyrier à Paris.

Sur un tout autre plan, la Révolution* française a réalisé et mis au point des tendances qui avaient été celles de la bourgeoisie dès ses origines ou à peu près. On l’a définie : l’avènement de la loi ; c’est peut-être en effet l’un de ses aspects les plus importants, exerçant son influence non seulement sur la vie publique, mais aussi sur la vie privée, les mœurs et, somme toute, la vie quotidienne du pays tout entier. En substituant aux coutumes une loi unique, émanant d’un pouvoir centralisé, la Révolution et l’Empire instituèrent réellement un ordre nouveau ; cet ordre avait un effet positif en ce qu’il effaçait toute trace d’arbitraire et substituait aux diversités locales un régime commun à tous. On retrouve dans cette préoccupation d’imposer la loi l’intérêt pour le droit romain, qui, déjà, inspirait les légistes de la fin du xiiie s. Aux États généraux, le tiers état est composé de six cents députés, qui, à une dizaine d’exceptions près, appartiennent tous à la moyenne ou à la petite robe, ou alors à la bourgeoisie des négociants, propriétaires terriens ou membres des professions libérales.

Des scissions ne devaient d’ailleurs pas tarder à se produire entre ceux qui représentent la bourgeoisie d’affaires, plus conservatrice — ce sont les Girondins — et ceux qui représentent les avocats, les procureurs, etc., plus doctrinaires et dont le type achevé est Robespierre, avocat d’Arras. Par-delà les soubresauts engendrés par ces scissions et les deux circonstances dans lesquelles se montre le peuple proprement dit (la Grande Peur dans les provinces en août 1789 et, à Paris, la Commune en 1793), le résultat de l’activité révolutionnaire, du point de vue juridique, se trouve condensé dans ce Code civil que promulgue Napoléon le 21 mars 1804. La propriété y est définie comme le droit d’user et d’abuser — donc calquée sur l’ancienne loi romaine. Le Code institue par ailleurs l’autorité absolue du père et du propriétaire ; il ne considère l’homme qu’en tant qu’individu, mettant d’avance obstacle à tout ce qui pouvait faire revivre un esprit d’association demeuré vivant même sous l’Ancien Régime.

La propriété foncière aura désormais ce caractère de propriété capitaliste préconisé par les physiocrates dès le xviiie s. et caractérisant toujours l’exploitation agricole de notre temps : la terre doit rapporter, ce qui en exclut ceux qui se contentent d’en vivre et entraîne aussi la disparition d’anciens droits d’usage, celui de la vaine pâture, etc., lointains souvenirs de la coutume féodale. La vente des biens* nationaux avait d’ailleurs eu pour effet de faire passer une partie importante de la terre entre les mains de ceux qui détenaient l’argent. On a pu évaluer à deux tiers environ des acheteurs les bourgeois, commerçants, hommes de loi ou propriétaires venant de la ville et à un tiers les cultivateurs et artisans — la surface réelle de terre achetée par ces derniers étant beaucoup moins importante que celle qui passait entre les mains de la bourgeoisie.

Le Code civil demeurait muet sur tout ce qui concerne le travail et les salaires. Après la suppression des maîtrises et des jurandes par la loi d’Allarde ainsi que des compagnonnages par la loi Le Chapelier en 1791, il laissait face à face le manufacturier et le manouvrier en une époque où, précisément, allait naître la grande industrie. On verra ainsi au xixe s. le travail de la femme et de l’enfant exploité sans la moindre limitation ; la loi de 1841 avait pour objet d’interdire le travail des enfants de cinq à huit ans dans les fabriques « dangereuses ou insalubres » ; elle ne devait être acceptée qu’avec difficulté et grâce à l’influence de quelques personnalités, comme celle de Montalembert ; le corps d’inspecteurs du travail chargé d’en assurer le contrôle ne sera mis en place qu’en 1874. À cette date seulement, l’âge limite pour le travail de l’enfant fut fixé à douze ans, et ce n’est qu’en 1892 que fut interdit le travail de nuit pour les femmes dans les usines. À cette époque, la journée de travail était de dix heures au moins ; le repos hebdomadaire ne fut imposé par la loi qu’en 1906, et les congés payés qu’en 1936.

Parallèlement à la centralisation apportée par la loi s’opérait la centralisation administrative. La France de la période révolutionnaire était partagée en départements ayant chacun en un point central son chef-lieu, où tous les citoyens pouvaient prendre connaissance de la loi. Le corps des préfets, agents du pouvoir, fut mis en place par Napoléon ; cette organisation consacrant la suprématie administrative et politique de Paris, où se trouvaient concentrés les capitaux et, plus tard, les sièges sociaux des sociétés anonymes, allait subsister à travers tous les changements de régimes, aux xixe et xxe s. Sur les préfectures et sous-préfectures était calquée l’organisation judiciaire, avec dans chaque canton un juge de paix, dans chaque arrondissement un tribunal de première instance ; c’était à Paris que se trouvait le Tribunal de cassation.

Une seconde période d’expansion économique et financière aura lieu au xixe s., pendant le second Empire*, sous l’influence du mouvement saint-simonien, qui détermine une sorte de mystique du progrès, notamment dans le domaine financier et dans l’exploitation des techniques. La loi de 1867 sur les sociétés anonymes favorise le capitalisme* en lui donnant un caractère d’anonymat et d’irresponsabilité. L’année précédente avait été accordée la liberté du courtage, qui facilitait les opérations en Bourse : la spéculation des valeurs sera licite en 1885 et, en 1886, on accordera toute liberté dans les taux de l’intérêt. C’est assez dire que, désormais, aucun contrôle ne s’exercera plus sur l’activité financière, stimulée à l’époque par l’afflux d’or qui provient du Nouveau Monde, puis d’Australie et d’Afrique du Sud. On voit se multiplier alors les maisons de crédit (Crédit foncier et Crédit mobilier, fondés par les Pereire), les compagnies d’assurances et les grands magasins (en 1852, Aristide Boucicaut fonde le « Bon Marché », qui sera imité par beaucoup d’autres) ; en 1870, l’industrie française compte vingt-huit mille machines à vapeur pour six mille qui étaient en usage en 1848.