Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Bossuet (Jacques Bénigne) (suite)

Quant aux Oraisons funèbres, qui ont fait longtemps l’essentiel de sa gloire, elles sont bien plus que des manifestations d’éloquence. Ces pièces, où chaque mot est pesé, ont une portée politique dont les récentes éditions critiques nous permettent de nous rendre compte — cela du moins pour celles qui concernent les gens en place, non pour celles qu’il prononça au début de sa carrière pour des personnages secondaires. La beauté de la forme ne doit pas nous faire oublier l’habileté avec laquelle Bossuet sut y utiliser une solide documentation historique, voilant sous des allusions discrètes et précises les points délicats, la révolte du Grand Condé ou les malheurs conjugaux de la reine Marie-Thérèse. À cet égard, Bossuet est un maître dont toute son époque reconnut la suprématie.


Le penseur et le polémiste

Chez Bossuet, il faut le reconnaître, le penseur n’est pas à la hauteur de l’artiste. Ses incursions dans le domaine de la philosophie sont d’une décourageante banalité : même la magie du style ne réussit pas à sauver les traités De la connaissance de Dieu et de soi-même et Du libre arbitre ainsi que la Logique, écrits pour l’instruction du Dauphin et qu’il eut la sagesse de laisser inédits. Le problème est plus grave à l’égard de sa théologie. Consciemment, Bossuet a voulu être l’homme de la tradition. Mais la tradition telle qu’il la conçoit est faite d’une absolue fixité et n’a aucun rôle dynamique. Dans le domaine dogmatique, il ignore le développement et en rejette même l’idée. Imbu de l’érudition d’une époque où la scolastique était tombée en discrédit, il a voulu s’en tenir aux Pères, et spécialement à saint Augustin, qui était sa grande admiration, et il s’est montré sévère pour tout l’effort théologique du Moyen Âge.

On ne saurait cependant dénier à Bossuet le sens de l’histoire. Dans le célèbre Discours sur l’histoire universelle, écrit pour le Dauphin, qui ne dut pas y comprendre grand-chose, mais que Bossuet publia lui-même avec soin en 1681, il y a nombre de pages magnifiques où il fait revivre le passé d’une manière extrêmement personnelle. La philosophie sous-jacente, qui explique toute l’histoire de l’univers en fonction de la Rédemption, peut nous paraître aujourd’hui un peu simplificatrice, mais elle n’en a pas moins sa grandeur. Et si l’Histoire des variations des Églises protestantes (1688) est d’une sévérité cruelle, elle n’en constitue pas moins une réussite littéraire.

D’autre part, l’attachement de Bossuet à une tradition conçue d’une manière statique a certainement limité son action en tant que directeur et auteur spirituel. Sa pensée n’intègre vraiment ni Van Ruusbroec, ni Jean de la Croix, ni Thérèse d’Ávila, ni François de Sales. Indépendamment de raisons politiques, c’est là la raison profonde de son opposition à Mme Guyon et à Fénelon. Il s’est ainsi privé de richesses incomparables. Ses lettres de direction, belles et équilibrées, n’expriment qu’une spiritualité assez courte, et ce sont des thèmes fort ordinaires qu’il enveloppe de formules magnifiques dans les deux ouvrages de piété qu’il laissa inachevés, les Élévations sur les mystères et les Méditations sur l’Évangile.

Les circonstances et le climat de l’époque ont amené Bossuet à s’exprimer le plus souvent à travers la controverse, et c’est dommage. Il est, il faut l’avouer, un polémiste de grande classe, violent, impétueux, tantôt ironique et tantôt cinglant, servi par un sens prodigieux de la formule, mais il écrase ou déchire et n’a jamais convaincu personne ; on peut regretter qu’il ait usé et abusé de ce talent très spécial, où la passion l’a conduit trop souvent à l’injustice et à la cruauté. On ne sait trop quel instinct secret l’avertit qu’il valait mieux ne pas s’attaquer à Malebranche, en qui il eût peut-être trouvé son maître, le doux méditatif étant lui aussi un controversiste redoutable. Mais Bossuet put se donner libre carrière à l’égard des protestants. Là, pourtant, il adopta un temps une position irénique par la publication, en 1671, de son Exposition de la doctrine de l’Église catholique, qui s’efforçait d’entrer au maximum dans les difficultés des réformés. Il fut beaucoup plus dur dans les controverses personnelles, spécialement avec Claude et plus encore avec Jurieu, qui eut la lucidité de discerner combien la conception qu’avait Bossuet de la tradition était déficiente. La correspondance sur le même sujet qu’il entretint avec Leibniz de 1692 à 1701 aboutit de part et d’autre à une impasse.

L’attitude de Bossuet dans le gallicanisme est complexe. Imbu par sa famille des principes parlementaires traditionnels, il n’en soutint pas moins longtemps sur ce point des opinions modérées. À l’Assemblée du clergé de 1682, ce fut plus par déférence au roi et à Harlay, archevêque de Paris, que par conviction qu’il se fit le rédacteur des fameux quatre articles de la Declaratio cleri gallicani, charte désormais du gallicanisme. Mais ensuite il se prit à son propre jeu et entreprit une volumineuse justification latine, la Defensio declarationis, à laquelle il travailla par intervalles jusqu’à sa mort, mais que l’accord survenu entre Louis XIV et le Saint-Siège ne lui permit pas de publier. Il y fait montre en latin des mêmes qualités d’écrivain et de polémiste qu’en français. En fait, la postérité associa le nom de Bossuet au gallicanisme, et le xviiie siècle lui en fit une gloire.

Deux polémiques pèsent particulièrement lourd sur la mémoire de Bossuet : d’abord celle du quiétisme, où il poursuivit la malheureuse Mme Guyon d’une haine tenace, allant jusqu’à provoquer en 1695 l’incarcération de la pauvre femme, et où il usa contre Fénelon, spécialement dans sa Relation sur le quiétisme, de procédés qui sont ceux du journalisme de chantage ; ensuite sa polémique contre l’admirable Richard Simon, fondateur de l’exégèse scientifique, dont il fit, en 1678, détruire chez le libraire l’Histoire critique du Vieux Testament et qu’il ne cessa de poursuivre de son animosité. Là encore se manifeste son refus de tout progrès dans la pensée chrétienne, qui a fâcheusement limité en lui l’inspiration d’un de nos plus grands écrivains religieux.

L. C.