Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Bordeaux (suite)

Étape importante sur la route de Saint-Jacques-de-Compostelle (xiie s.), foyer d’une riche région viticole, Bordeaux devient au xiiie s. le grand port d’exportation des vins gascons vers l’Espagne (négoce temporaire) et surtout vers l’Angleterre ; de plus, il assure le relais vers la Flandre à la faveur de la reconquête capétienne, qui prive les îles Britanniques de l’apport traditionnel des vignobles ligériens et poitevins (1202-1259).

Abandonnant aux marins basques, cantabres, rochelais, oléronais, bretons et anglais le transport de leurs vins, les marchands bordelais contrôlent pourtant leur commercialisation. De plus, ils interdisent, au moins dès 1241, l’apport des vins du haut pays (Agenais) à Bordeaux entre novembre et décembre, afin de faciliter l’écoulement de leur propre récolte ; grâce aux rois d’Angleterre, ils bénéficient d’une exemption totale de la grande coutume de Bordeaux (taxe frappant les vins exportés) ; au xiiie s., ils s’assurent la maîtrise de leur débouché anglais en acquérant la qualité de bourgeois de Londres (où leurs facteurs gascons résident dans le quartier des Vintners) et en obtenant de conserver dans cette ville leurs vins invendus au-delà des quarante jours traditionnels (privilèges confirmés par la carta mercatoria de 1303).

Obtenant individuellement de très hautes fonctions à la cour des Plantagenêts, les bourgeois de Bordeaux se font concéder collectivement par Jean sans Terre une charte dite « d’Établissement » (sur le modèle de celle de Rouen), qui leur confère le monopole du pouvoir municipal. En effet, cette charte crée une commune dirigée par deux conseils (les cinquante et les cent trente) et par un maire élu par les cinquante jurats, « maîtres de maisons » nommés annuellement par leurs prédécesseurs et qui sont obligatoirement possesseurs d’une fortune d’au moins 1 000 livres.

Attachée par l’intérêt au maintien de la présence anglaise, cette oligarchie marchande ne se rallie pas à Philippe le Bel quand celui-ci occupe temporairement la ville (1295), mais elle profite des échecs anglais du temps de Charles V pour tenter de transformer Bordeaux en une véritable république urbaine.

Bénéficiant de la richesse de ses négociants, des dons de l’archevêque Bertrand de Got, devenu le pape Clément V (1305-1314), et de la présence de la cour du Prince Noir (1356-1370), Bordeaux achève la construction (xiiie-xve s.) de monuments qui illustrent sa prospérité (Saint-Seurin, la cathédrale Saint-André) à l’intérieur d’une enceinte de 5 250 m qui enserre une superficie de 275 hectares.

Mais le redressement de la France des Valois consacre son déclin. Partiellement incendiée par une escadre franco-espagnole (1403), puis occupée par les troupes de Charles VII (29 juin 1451), la ville accueille l’Anglais Talbot en libérateur (1452). La défaite et la mort de ce dernier à Castillon (17 juill. 1453) la contraignent à une nouvelle capitulation (oct.). Perdant au profit du roi de France le droit de nommer le maire et cinq jurats, placé sous l’étroite surveillance du fort du Hâ et du château Trompette, édifié, sur ordre de Charles VII, sur l’emplacement de l’actuelle place des Quinconces, Bordeaux perd toute indépendance politique, mais obtient de Charles VII et de Louis XI le droit de commercer librement avec l’Angleterre et le rétablissement des deux foires franches créées par Edouard III en 1341.

La remontée des exportations de vin (15 000 tonneaux par an en moyenne à la fin du xve s. contre 20 000 à la fin du xive s. et 60 000 au xvie et au xviie s.), la fondation de l’université (1441) et celle du parlement (1462), avec le concours duquel François Ier réforme les « coutumes » de la Jurade, la création d’une première imprimerie (1517) et celle, enfin, d’un collège de Guienne (1533), dont Michel de Montaigne et Joseph Scaliger sont les élèves avant qu’il devienne un foyer de propagande luthérienne, tous ces faits attestent le renouveau économique et intellectuel de la ville, bientôt atteinte par des troubles graves.

Montmorency brise par la force une insurrection contre la gabelle (1548) ; une Saint-Barthélemy locale (264 victimes, le 3 oct. 1572), l’hostilité du parlement à l’édit de Nantes, enfin l’œuvre du cardinal François de Sourdis, apôtre de la Contre-Réforme, étouffent la montée du protestantisme. La capitulation du 1er août 1653 prive Bordeaux de ses dernières libertés municipales pour avoir participé à la Fronde parlementaire et à la Fronde des princes sous l’impulsion du prince de Condé (sept. 1651), puis sous celle des hommes de loi et de métiers (gouvernement de l’armée).

Ruinée d’autre part par les combats qui ont détruit les vignobles de l’Entre-deux-Mers, la ville ne renaît réellement à la prospérité qu’au xviiie s. Les agents en sont : la chambre de commerce, créée en 1705 ; la reprise des exportations de vin vers l’Angleterre (125 000 tonneaux par an en moyenne au xviiie s.) ; surtout l’essor du trafic triangulaire sous l’impulsion des riches armateurs bordelais (Gradis) et grâce aux ordonnances de 1716 et de 1717, qui font de Bordeaux le point de départ du négoce avec les Antilles (vente de pacotilles au Sénégal et en Guinée en échange du « bois d’ébène » négocié sur le nord des Iles en contrepartie des produits tropicaux destinés au marché français).

L’enrichissement de la bourgeoisie bordelaise, l’action des trois grands intendants du xviiie s. (Boucher, Tourny et Dupré de Saint-Maur) de même que celle du duc de Richelieu, gouverneur de Guyenne, expliquent que la ville connaisse alors une nouvelle période d’essor monumental.

Siège de l’académie de Bordeaux, illustrée par Montesquieu, la capitale de l’Aquitaine se rallie à la Révolution, qui fait d’elle le chef-lieu de la Gironde (1790) et à laquelle elle donne quelques-uns de ses chefs les plus prestigieux : les Brissotins, dont Lamartine fera les Girondins en 1847. Mais, au lendemain du 2 juin 1793, journée dont ses députés sont les victimes immédiates, Bordeaux se soulève, en vain d’ailleurs, contre la Commune de Paris. Brisée par la Terreur, incarnée localement par le représentant en mission Tallien et par la « commission militaire » présidée par Lacombe (300 exécutions), l’opposition bordelaise à la Montagne renaît (après Thermidor).