Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
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Bohême (suite)

La dynastie de Luxembourg

Tandis que les Anjou de Naples s’emparent du trône de Hongrie, la noblesse de Bohême se tourne vers une dynastie allemande d’influence française, les Luxembourg. Le jeune Jean de Luxembourg, âgé de quatorze ans, fils de l’empereur Henri VII, épouse la sœur de Václav III, Eliška, en 1310. Il ne se sentira jamais véritablement de Bohême et laissera gouverner la noblesse. En 1344, il obtient du pape l’élévation de Prague à la dignité d’archevêché, mais il réside peu dans son royaume et s’intéresse surtout à l’Occident. Il meurt en 1346 à Crécy, en combattant dans les rangs français.

Son fils Charles IV* (1346-1378) apporte avec lui l’influence française. Il réussit à rattacher durablement à son royaume les duchés de Silésie, de Haute- et de Basse-Lusace. Lorsqu’il sera élu Empereur (1355), il utilisera la puissance que lui procure la Bohême pour renforcer l’influence impériale. Surtout il fait entrer la Bohême dans les grands courants intellectuels de l’Europe de son temps. En 1348, il fonde une université à Prague, la première de l’Europe centrale, qui, avec ses quatre nations, attire les étudiants des pays voisins, slaves ou germaniques. Il trouve la langue tchèque « noble et digne d’amour ». À côté des chroniques latines, comme celle de Zbraslav, se développe une littérature en tchèque (chronique de Dalimil). L’âge des grandes chroniques est aussi l’âge d’or de l’enluminure. Mais surtout Charles IV fait fleurir l’art gothique dans toute la Bohême.


Le hussitisme

À la fin du xive s., la Bohême est touchée par une violente crise religieuse. Dans les milieux universitaires et surtout parmi les prédicateurs populaires, qui s’adressent de plus en plus en langue tchèque aux petites gens (Jan Milíč de Kroměříž), on s’indigne de la richesse excessive de l’Église catholique et du haut clergé. On en ressent d’autant plus l’injustice que les Allemands ont accaparé les postes dirigeants et que la population tchèque, pourtant majoritaire, se trouve reléguée au second plan, parmi la petite noblesse ou la paysannerie. Le hussitisme est-il, comme l’ont cru les historiens depuis Palacký, la clé de toute l’histoire tchèque ? Faut-il y voir, comme l’historiographie du xixe s., un épisode des luttes nationales (Tchèques contre Allemands) ? Ou, comme l’historiographie marxiste du xxe s., la première grande révolution sociale, la révolte des pauvres des campagnes et des villes contre l’ordre féodal ? « Mais il demeure la vérité profonde qu’avant de se charger de considérations politiques ou sociales la protestation de Jan Hus* était d’inspiration religieuse, une exigence chrétienne, un acte de foi. » (V.-L. Tapie.) Jan Hus prend la tête du parti tchèque à l’université, qui obtient, après le décret de Kutná Hora en 1409, la supériorité de la nation tchèque sur les trois autres et le départ des professeurs allemands. Il est alors nommé recteur de l’université de Prague. Le haut clergé de Prague lui reproche moins son œuvre théologique que ses attaques contre la richesse de l’Église et sa prédication contre les indulgences. L’empereur Sigismond, qui exerce, en raison de la faiblesse de Venceslas IV (Václav IV), l’autorité réelle en Bohême, insiste auprès du concile de Constance pour qu’il condamne le réformateur tchèque. Attiré au concile, Hus est, malgré un sauf-conduit de l’Empereur, mis en état d’arrestation, condamné et brûlé le 6 juillet 1415.

Le martyre de Jan Hus suscite en Bohême une indignation générale. La révolte des artisans de Prague en 1419 transforme cette indignation en une rébellion de tout le royaume. Dès le début, deux courants se dessinent dans le hussitisme : les calixtins, ou hussites modérés, particulièrement nombreux à Prague, s’opposent aux taborites radicaux. Dès 1420, ces radicaux fondent en Bohême du Sud une ville nouvelle, Tábor. Ils vivent dans l’attente d’un nouveau royaume de Dieu sur terre qui effacerait toute injustice et, par le rejet des richesses et de la propriété privée, réaliserait l’idéal biblique de pauvreté. Encadrés par des soldats de petite noblesse (Jan Žižka de Trocnov) et par des chefs religieux élus, les taborites forment des armées paysannes d’un héroïsme fanatique.

Lorsqu’en 1420 Sigismond lève, avec l’aide du pape Martin V, une véritable croisade contre les révoltés, les deux tendances du hussitisme s’entendent autour d’un programme commun, les Quatre Articles de Prague. Elles réclament une prédication libre, la communion sous les deux espèces (utraquisme), le châtiment des péchés mortels par l’État et la confiscation générale des biens de l’Église pour ramener celle-ci à la pureté évangélique. Les armées paysannes des hussites, retranchées derrière leurs chars de guerre, brandissant des bannières ornées de calices et entonnant leur chant, les Combattants de Dieu, brisent successivement toutes les attaques des croisés (1422, 1426, 1427 et 1431).

Ainsi, les Tchèques de Bohême révoltés contre le patriciat et la noblesse germanisés prennent-ils conscience de leur force et de leur identité nationale. Ils passent même à l’offensive lorsque Prokop le Grand, successeur de Žižka, lance après 1428 des « raids magnifiques » en Slovaquie et dans l’Empire, vers Leipzig et Nuremberg. Mais les revendications sociales des taborites suscitent les craintes des modérés. À Prague, les utraquistes espèrent une solution de compromis qui ferait triompher pour l’essentiel l’esprit de Jan Hus tout en rétablissant les relations normales avec la curie et avec l’Empereur. Des négociations sont mêmes entamées par la diète de Bohême avec le concile assemblé à Bâle. Les taborites veulent s’opposer par la force au compromis, mais l’armée de la diète leur inflige une défaite décisive à Lipany en 1434.

Par la signature des Compactata en 1436, les Tchèques de Bohême sont de nouveau admis dans l’Église catholique avec le droit de conserver la communion sous les deux espèces. En fait, deux Églises coexistent en Bohême : l’une de stricte obédience romaine, l’autre utraquiste, autour de Jan Rokycana, le principal négociateur des Compactata. La crise du hussitisme semblait alors surmontée, mais elle devait laisser des traces durables dans l’histoire tchèque et dans la conscience nationale.