Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

bilinguisme (suite)

Assez souvent, les nations considèrent que leur existence est liée au maintien et à l’expansion de leur langue, parfois même que c’est la langue qui fonde et qui délimite la nation : les querelles linguistiques sont ainsi bien souvent des querelles politiques. Les États sur le territoire desquels vivent des communautés utilisant des langues différentes ont résolu de diverses manières le problème linguistique : ou bien il y a unification par l’expansion d’une langue officielle que les allophones se sont vu imposer ou se sont imposée — c’est le cas du français en France et de l’anglais aux États-Unis ; ou bien on reconnaît l’existence de plusieurs langues nationales délimitées géographiquement, considérées comme égales, l’administration d’État devant théoriquement utiliser les deux (français et néerlandais en Belgique) ; ou bien, dans certaines fédérations, chaque État ou chaque région utilise une ou plusieurs langues nationales, les relations fédérales ou extérieures étant assurées dans la langue de la fédération, apprise très tôt comme seconde langue nationale (exemple soviétique) ; ou bien, enfin, la langue officielle est une langue étrangère pour des raisons diverses (en Afrique, morcellement linguistique ; en Inde, crainte de voir la prééminence de l’hindi s’accompagner de l’accaparement des postes administratifs). Si, dans certains pays, le bilinguisme ou le plurilinguisme va jusqu’à être une menace pour l’unité nationale, la Suisse, elle, supporte très bien une situation quadrilingue.


Conséquences linguistiques du bilinguisme

La conséquence la plus frappante est théoriquement la disparition d’une langue et son remplacement par une autre. En fait, sauf cas particulier (destruction totale d’une population), ce phénomène ne se produit jamais complètement : la langue qui se substitue à l’autre lui emprunte un nombre relativement important de traits phonétiques, grammaticaux et lexicaux. Parfois, les interférences entre la langue source et la langue cible sont si nombreuses qu’on aboutit à un parler nouveau, qui, dans certaines conditions, peut donner naissance à une nouvelle langue indépendante.

Une autre conséquence du bilinguisme dont on a négligé souvent l’importance est la convergence grammaticale de l’évolution des langues parlées sur une même aire géographique : l’article postposé est employé en roumain (langue latine), en bulgare (langue slave), en albanais (autre branche indo-européenne) ; le passé périphrastique avoir + participe passé apparu en germanique, en grec et dans les langues romanes se développe également en breton à partir du français, dans le polonais de Silésie à partir de l’allemand, en macédonien à partir de l’albanais ; on note la tendance à la disparition du passé simple en français du Nord et en allemand du Sud.

La conséquence la plus intéressante des contacts de langues est ainsi la naissance de langages composites compensant la difficulté de maîtriser une langue commune, ou koinê. Les sabirs sont des langages utilisés pour un seul type d’activité (surtout le commerce), commun à des locuteurs de langues différentes, qui, dans d’autres domaines, ne se comprennent pas entre eux ; ils offrent un ensemble réduit de schémas de phrases et de paradigmes de formes ainsi qu’un lexique très limité (ex. : la lingua franca, parlée dans les ports méditerranéens jusqu’au xixe s., à base de langues romanes diverses ; le chinook, langue commerciale parlée sur la côte ouest des États-Unis au xixe s., à base de chinook proprement dit). Les pidgins naissent de la simplification morphologique et syntaxique des langues, mais sont assez riches pour permettre aux utilisateurs de communiquer couramment entre eux, quel que soit le domaine (pidgin-english, utilisé longtemps en Chine ; pidgin mélanésien, ou bichlamar, ou bêche-de-mer, utilisé en Mélanésie).

Alors que les sabirs et les pidgins sont des langues secondes acquises parfois très tôt, mais jamais comme langues maternelles, les créoles, langues nées du contact entre des foules d’esclaves d’ethnies et de langues diverses, et hybrides par leur origine, sont devenus les langues maternelles de populations entières, qui n’en connaissent et n’en utilisent pas d’autres.

L’étude du bilinguisme éclaire ainsi les problèmes de la naissance, du développement, de l’apprentissage et de la maîtrise des langues et, plus généralement, les problèmes de la communication entre individus de parlers différents.

J.-B. M.

 U. Weinreich, Languages in Contact (New York, 1953 ; 2e éd., La Haye, 1962). / E. I. Haugen, Bilingualism in the Americas : Bibliography and Research Guide (New York, 1957). / J. E. Alatis (sous la dir. de), Bilingualism and Language Contact : Anthropological, Linguistic, Psychological and Sociological Aspects (Georgetown, Washington D. C., 1970).

Binet (Alfred)

Psychologue français (Nice 1857 - Paris 1911).


Binet reçoit une formation de médecin et de physiologiste ; il est élève de J. M. Charcot, et son premier ouvrage, la Psychologie du raisonnement (1886), le montre ; à travers l’étude des phénomènes de l’hypnose, il y démontre que le raisonnement procède par association d’images.

À partir de 1892, il est appelé à la direction du laboratoire de psychologie physiologique de la Sorbonne ; il étudie les phénomènes sensoriels élémentaires à l’exemple de Wilhelm Wundt, mais également les phénomènes psychiques supérieurs, comme l’attention, le raisonnement, la mémoire, l’intelligence.

En 1903, dans ses Études expérimentales de l’intelligence, il distingue deux grands types de fonctionnement intellectuel, l’objectif et le subjectif, à partir d’un matériel introspectif fourni par ses deux filles, et, en même temps que l’école de Würzburg, il reconnaît l’existence d’une pensée sans images et qui échappe à l’introspection.

Mais, parallèlement, il s’intéresse à l’éducation des enfants ; il est le fondateur du laboratoire de pédagogie expérimentale à l’école de la Grange-aux-Belles (1889). En 1904, il est amené à participer aux travaux d’une commission pédagogique chargée de dépister les débiles afin de les orienter vers un enseignement spécialisé. Dans cette perspective essentiellement pragmatique, il propose en 1905, avec la collaboration du docteur Théodore Simon (1873-1961), l’échelle métrique de l’intelligence.