Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Bernard (saint) (suite)

L’amour de soi, « charnel », connaît une autre extension, celle de l’humanité du Christ. Car le Christ s’est fait chair pour devenir, par amour, ce que l’homme est devenu par le péché. La dévotion de saint Bernard à l’humanité du Christ, dont les siècles suivants ne retiendront que l’aspect affectif, a un caractère pédagogique et théologique, et la même chose peut être dite de sa dévotion mariale. Dieu s’est rendu visible, aimable pour gagner notre cœur de chair. Par l’aide que le Seigneur lui donne pour sortir de sa misère, l’homme apprend à estimer cet amour de Dieu qui le sauve et, bientôt, en vient à aimer Dieu, non plus charnellement, c’est-à-dire pour son propre intérêt, mais d’un amour spirituel, désintéressé : Magna res amor, c’est une grande chose que l’amour s’il remonte jusqu’à son principe. Ce processus d’ordination de la charité a l’originalité de saisir l’élan, l’« affectus » de l’homme et de le redresser vers son objet « naturel », Dieu. D’égoïste qu’il était, l’amour a appris la communion dans son rapport avec autrui, pour entrer dans la communion d’esprit avec Dieu. À ce troisième degré d’amour, l’homme a recouvré sa liberté, mais, tant qu’il est en cette vie, ce ne peut être la pleine liberté de l’esprit, car il demeure lié au corps terrestre et ne jouit pas encore de la présence totale de l’objet de son amour.

Il est un degré plus haut encore, que l’on n’atteint que rarement et passagèrement, où l’homme ne s’aime plus que pour Dieu : c’est l’« extase » (excessus), l’absorption de tout retour sur soi, par l’esprit qui est communion. L’homme atteint la réalisation de son être spirituel, qui est mouvement vers Dieu. L’amour du véritable soi spirituel subsiste, mais n’est plus expérimenté indépendamment de la communion avec Dieu. Expérimenter cette union d’esprit, c’est être déifié. Quelque audacieuses que soient les comparaisons de cette fusion, celle-ci n’est jamais la confusion panthéiste. Le personnalisme de l’amour s’y oppose. L’expérience de l’amour ramène l’âme vers son origine, Dieu, qui est esprit. Saint Bernard est l’héritier d’une traditionnelle théologie mystique qui commence avec Origène. Il lui reprend un grand nombre de thèmes, notamment la distinction entre l’image et la ressemblance de l’homme à Dieu. S’il a perdu la ressemblance, il a gardé l’image : la liberté, liberté spirituelle qui consiste pour l’âme à se libérer de tout ce qui l’entrave dans la réalisation d’elle-même, qui, finalement, est le consentement à la grâce, qui la sauve. Saint Bernard a développé ce thème dans son traité De la grâce et du libre arbitre. Sensible à la loi d’ascension, de progrès, de dépassement, par laquelle la conscience conquiert sa propre vérité, il a confiance en cet élan intérieur, qui commence à l’expérience malheureuse de la cupidité pour s’achever dans la béatitude de l’esprit. S’il tient l’essentiel de sa doctrine de l’Écriture, notamment du mot de saint Jean « Dieu est amour » et des Pères grecs et latins, il a axé cependant toute sa doctrine sur la connaissance expérimentale que donne l’amour (amor ipse notitia). Le vocabulaire de l’amour courtois n’a pas été sans influence sur sa pensée et sur son style.


L’ecclésiologie

Le souci d’amener l’homme à la vie de l’esprit par la réorientation de l’amour, où la communauté joue un rôle capital, domine toute la doctrine théologique de saint Bernard. Et d’abord son idée de l’Église. Aux images scripturaires de l’union du Christ et de l’Église, sans négliger celles du corps, de l’édifice ou de la vigne, Bernard préfère les images d’unité ontologique celle de l’union de l’époux et de l’épouse, parce qu’elle implique la relation active de l’amour. Mais l’épouse signifie-t-elle l’âme chrétienne ou l’Église ? La question ne se pose pas pour Bernard, parce que, grâce à la maîtrise qu’il a de la méthode allégorique, il passe sans cesse d’une application à l’autre : l’épouse est tantôt l’âme, tantôt l’Église ou la communauté, Église en miniature.

Mais cette équivalence est fondée sur la conviction qu’une âme n’est épouse unie au Christ que dans et par l’Église, qui, seule, l’est adéquatement. D’autre part, l’Église est pour lui très spirituelle, l’assemblée des saints, le peuple de ceux qui cherchent à s’unir à Dieu dans l’amour, organiquement unie à l’Église céleste. Saint Bernard ne néglige nullement la réalité des sacrements, pas plus qu’il ne réduit à un symbole la réalité historique et actuelle de l’Incarnation. Tout en demeurant toujours moyens indispensables de salut, les sacrements et l’Église elle-même, dans sa réalité visible, doivent nous conduire à la réalité invisible qu’ils signifient, qui est spirituelle, où l’humanité est « comme absorbée dans la divinité ». Mais, avant d’atteindre cet état céleste déjà donné par la grâce de Dieu, l’Église revêt une forme terrestre, en état de rassemblement, itinérante, entachée de bien des misères, mais en état continuel de réforme. Il faut en arracher les mauvaises herbes, en rebâtir sans cesse les murs par la cohésion de la charité.

L’institution, la structure hiérarchique, l’autorité pontificale, le pouvoir des évêques, le rôle des laïcs, les rapports du temporel et du spirituel sont autant d’aspects dans lesquels Bernard a pris position, toujours d’un point de vue spirituel, mais très engagé dans les réalités juridiques ou pratiques. La primauté papale est totale — plenitudo potestatis —, mais elle doit s’exercer dans le respect de l’autorité des Églises locales, et cela, entre autres, pour deux raisons pratiques : la centralisation excessive accable le pape d’une multitude d’affaires qui l’empêche de s’occuper de l’essentiel ; la hiérarchie locale est souvent mieux à même de juger, parce que mieux informée.

Bernard est sans pitié pour la corruption morale ou vénale des clercs. Personne n’a été plus loin que lui dans la satire ou l’invective. Le ministère de l’Église est établi pour servir et non pour dominer. L’attitude de saint Bernard vis-à-vis des réalités terrestres est, théoriquement, conditionnée par son absolutisme, un humanisme ne pouvant être qu’une demi-mesure à l’égard d’un plein idéal chrétien, spirituel. Pourtant, son génie, ses dons, son charme, sa sincérité, son style aux accents pathétiques ou poétiques, son sens de l’humain, la valeur reconnue à la conscience, à la liberté, à l’amour ont donné aux moines et à la société une ouverture nouvelle sur un humanisme chrétien, et même monastique.

Dans les rapports entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel, saint Bernard tient la théorie des deux glaives. Mais sa pensée est que la royauté et le sacerdoce sont unis, et doivent concourir à produire la paix et le salut, parce qu’ils viennent tous deux du Christ.