Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Bénédictins (suite)

Au prix d’un renoncement, certes ! Le moine a pris au sérieux l’injonction de saint Paul : « Être de ceux qui usent de ce monde (comment serait-il seulement possible de ne pas en user du tout ?), mais comme n’en usant pas vraiment. » Quoi d’étonnant si, en Benoît et dans toute l’histoire monastique, se vérifie la promesse de l’Évangile : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu, tout le reste vous sera donné de surcroît. »


La règle bénédictine

Cette loi évangélique rend tout d’abord raison de la règle elle-même. S’explique aussi par là sa fécondité, non seulement à l’intérieur des monastères bénédictins ou cisterciens, qui s’en réclament expressément, mais pour à peu près toutes les branches latérales, qui, entre le viiie et le xiie s., ne sortent guère que de ce tronc commun.

À première vue, elle est pourtant bien mince : 73 courts chapitres et un prologue. Plus courte encore, semble-t-il, en spiritualité, puisque à part le prologue et trois chapitres consacrés respectivement à l’obéissance, l’amour du silence et l’humilité, plus un chapitre additionnel sur la charité mutuelle, tout le reste ou à peu près concerne l’organisation et la vie du monastère.

On peut déjà en tirer cette première conclusion qu’il ne s’agit pas seulement d’un pur « idéal ». À beaucoup d’égards, la règle est au contraire minutieuse, pour mieux répartir en un vivant équilibre : lectio divina (ou lecture méditée, pour mieux se nourrir de Dieu), opus Dei et prière, enfin travail avec bien entendu repas et repos. Équilibre tripartite plus satisfaisant que le tandem ora et labora, où le dicton a fini par réduire la vie bénédictine.

Mais là même où il entre dans les plus petits détails — comme dans la composition de l’office divin, décrit jusque dans la répartition des psaumes à travers les heures du jour et de la nuit, du chapitre viii au chapitre xviii — Benoît ne tombe guère dans le « règlement », au sens borné de ce mot. Lui qui, suivant la remarque de saint Grégoire, « n’a pu enseigner autrement qu’il ne vivait », met dans sa règle cette largeur de vue que nous a révélée sa vision cosmique.

Dieu d’abord ! Il nous aime le premier, nous sollicite de sa grâce, et constamment nous guide, si bien que l’essentiel de la vocation monastique est de « chercher Dieu », que l’obéissance devient une sorte de « sacrement » ou de signe tangible de cette rencontre, l’amour du silence, sa condition, l’humilité, l’attitude fondamentale d’une existence consciente de l’intime présence de Dieu. Dieu partout, à la fois inspirateur et objet de la lecture (lectio divina), de la prière (opus Dei) et du travail même, à ce point que les instruments seront considérés « comme les vases sacrés de l’autel », et le labeur lui-même par conséquent ennobli, prenant valeur de « liturgie » cosmique travaillant à la « consécration du monde ».

Vie à hauteur de Dieu, donc de foi, d’espérance et de charité : et certes ! il en faut énormément pour tenir et poursuivre un projet si paradisiaque dans une existence terrestre qui demeure aussi évidemment obscure, pauvre et blessée par les quotidiennes « épines » qu’entraîne la vie commune, dans la vie monastique à peine moins que dans le mariage sans doute...

Ni purement « idéale », ni mesquin « règlement », c’est bien une « règle ». Assez totalement convergente vers l’établissement du royaume de Dieu, ou plus modestement vers une « école du service du Seigneur », pour laisser la plus grande latitude sur le choix des moyens. Car plus absolu est le but visé, plus il est clair que toutes les voies pour y parvenir s’avèrent à la fois nécessaires et insuffisantes ; et de cette disproportion même naît la liberté comme elle suffit à expliquer même sans « trahison » les indéfinies variations de l’histoire monastique.

Le texte de la règle de saint Benoit

• Rédigé durant la période du Mont-Cassin, conservé à Rome quand ce monastère fut ruiné par les Lombards, le manuscrit original fut détruit en 896, lors de l’incendie de Teano.

• Mais une copie officielle en avait été établie en 787, sur ordre de Charlemagne. On possède une reproduction de cette copie : le manuscrit 914 de Saint-Gall.

• Très tôt (sans doute dès le vie s.) avait circulé un texte interpolé. Le plus ancien témoin de cette version est le manuscrit Hatton 48 de la Bodléienne à Oxford, vers 700 (éd. A. Lowe, Regula S. Benedicti : specimina selecta e codice antiquissimo oxoniensi, Oxford, 1929).

• Dès le viiie s. s’imposait une version corrigée (grammaticalement) conformément aux exigences nouvelles de la Renaissance littéraire contemporaine : le textus receptus.

• Les sources de la règle sont, avant tout, l’Écriture sainte (plus de cent citations, au moins autant d’allusions, tirées surtout du Nouveau Testament), les textes du monachisme oriental (avant tout Cassien, puis Pacôme, l’Historia monachorum in Ægypto, Basile, Jérôme, etc.) et la tradition latine (avant tout saint Augustin, Césaire d’Arles, la règle des quatre Pères, etc.). Mais la dépendance est surtout saisissante avec « la Règle du maître » : correspondance quasi littérale du prologue au chapitre VII ; rapports évidents et substantiels par la suite. Or, depuis 1938, l’hypothèse de dom Genestout sur l’antériorité de cette « Règle du maître » s’est progressivement confirmée. Celle-ci proviendrait d’ailleurs de milieux monastiques voisins de la règle de saint Benoît : région sud-est de Rome, 1er quart du vie s. (éd. critique de dom A. de Vogüé : la Règle du maître, 2 vol., Cerf, « Sources Chrétiennes », 1965).

Moniales bénédictines et oblats bénédictins

Les religieuses

De sainte Scholastique nous ne connaissons que l’ultime entrevue avec son frère saint Benoît.

Les monastères de moniales bénédictines existent certainement au moins depuis le viiie s. en Gaule. Sont célèbres sainte Élisabeth de Schönau († 1165), sainte Hildegarde de Bingen († 1179), Mechtilde de Magdebourg († 1283), sainte Mechtilde de Hackeborn († 1299), sainte Gertrude la Grande († 1302).

Sainte Françoise Romaine († 1440) fonde les Oblates, non astreintes aux vœux ni à la clôture. Au xviie s., c’est la fondation des Bénédictines du Calvaire par Antoinette d’Orléans († 1618), et des Bénédictines du Saint-Sacrement par Catherine de Bar (1698).