Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Belgique (suite)

La guerre de 1914 nous valut la sobre élégie de Louis Boumal, grave et pur chanteur qui ne devait pas en revenir. Puis c’est toute une floraison lyrique, où nous ne pourrons que faire un choix peut-être téméraire... S’impose d’abord le nom d’Odilon-Jean Périer, mort à vingt-sept ans en 1928. Dans quelques plaquettes chargées et fines, testament poétique où un drame secret frémit dans la transparence, il a donné un contour parfait aux thèmes de la chambre, de la ville, du paysage, de la solitude et de la pureté contrariée. À propos de son classicisme serré, dépouillé et brûlant, le poète André Gascht, qui comme Auguste Marin fut un peu son disciple, a pu parler d’« accent intemporel ». Beaucoup moins retenu, tout en élans est René Verboom (1892-1955), sans doute le meilleur échantillon de cette modernité indépendante des modes d’avant-garde qui signalent le lyrisme belge des années 20. Son œuvre est brève, immédiate et très sûre, dictée par la lucidité de l’instinct. La nature de Verboom était passionnée, amoureuse des êtres comme des formes et des couleurs, amoureuse de l’amour. Il n’y a pas tant de vrais livres d’amour, et la Courbe ardente (1922) en est un, qui nous donne la réalité de cet éclair charnel et pur, de cet « éclair unique » échangé entre des amants, dont a rêvé Baudelaire. Puis le tourment esthétique s’empare de Verboom et lui dicte quelques très beaux poèmes, restés épars, avant que de ces miroitantes prouesses il ne revienne à la vie nue du sentiment dans quelques ultimes pièces où ce cœur ardent jette un dernier reflet de flamme. Moins violemment artiste et tout aussi sincère, Armand Bernier (1902-1969) fut poète par le don du cœur et la limpidité d’une mélodieuse parole. Presque toute son œuvre forme un cycle de méditation lyrique repris en 1956 sous un titre d’ensemble, le Monde transparent. Peu de poètes ont une présence aussi fraternelle. Chacune de ses pages offre un moment de vie à cet esprit qui finira, sans avoir jamais quitté la spontanéité sensible, par construire une vue harmonieuse du monde. L’inquiétude fondamentale se réveille cependant et, dans les derniers poèmes, attaque cette vision métaphysique qui avait cru mettre l’âme en paix. Et l’œuvre se clôt sur une poignante sincérité agnostique qui laisse le problème en suspens.

Thomas Braun fut aussi un poète plein de fraîcheur, mais naïvement cuirassé de foi. Il a aimé chanter l’Ardenne ; en Ardenne, nous rencontrons Francis André, qui a fait de son existence de cultivateur la substance de ses graves Poèmes paysans. Le lyrisme d’Edmond Vandercammen (né en 1901) est plus complexe, mais il n’en porte pas moins l’empreinte d’une enfance campagnarde ainsi que la persistance d’images naturistes qui ne sont pas seulement des images, mais le moule même d’une méditation continuée. Et la poésie belge de ce temps a compté un autre lyrique, plus dégagé et plus ailé, dans l’aristocrate Pierre Nothomb, chanteur enthousiaste qui a parfois les défauts de complaisance du vrai lyrique, mais qui en a le souffle inépuisable et l’intense capacité d’amour. Quant à Roger Bodart (1910-1973), créateur abondant lui aussi, il a délaissé la loquacité ardente et persuasive qui fit longtemps son charme (la Tapisserie de Pénélope) pour rechercher à partir de la Route du sel une manière plus serrée et plus âpre de piquer au cœur son angoisse humaine.

On pourrait encore citer bien des poètes, de Robert Goffin à Alexis Curvers, de Noël Ruet à Maurice Carême, de Robert Mélot du Dy à Norge, à Achille Chavée, à Joseph Boland, à Jean Tordeur, à Charles Bertin, à Jean Mogin... Eric de Haulleville et Charles Plisnier, Robert Guiette, Pierre Bougeois, Jean de Boschère, Géo Libbrecht, Arthur Haulot, Scheinert et pourquoi pas Michaux ou Hubert Juin ? Et les femmes : hier Jean Dominique, aujourd’hui Elise Champagne, Renée Brock, Liliane Wouters... Nous terminerons cette rapide revue par l’évocation de deux poètes, Linze et Thiry, que nous avons déjà rencontrés parmi les meilleurs narrateurs. Georges Linze, dans son vers libre tout spontané, semblable à une respiration, a en commun avec le patient artiste qu’est Thiry l’attention au temps historique que nous vivons et au pathétique de ses problèmes, — son lyrisme des machines répondant chez celui-ci à l’ingénieuse mythologie de la voiture ; mais, dans ses derniers recueils surtout, il transcende avec un merveilleux naturel l’inquiétude portant sur l’avenir humain en une sérénité vitale qui fait confiance au vent futur... Marcel Thiry, dans son contenu comme dans sa technique, apparaît comme beaucoup plus complexe. C’est un sensible intelligent, dont la pensée tire perpétuellement de l’expérience de vie une méditation aussi riche qu’émouvante. Tendre, perspicace et stoïque, il a su cueillir sa moisson de poésie dans toute aventure proposée par le sort, que ce fût la guerre, le voyage, le commerce ou la vie intime. Grâce à une technique étudiée et chercheuse, à une souplesse métrique et une sûreté des mots qui épousent de plus en plus étroitement leur objet, son œuvre pullulante et nuancée, née de l’alerte perpétuelle d’une lucidité et d’une exigence de beauté inédite, nous livre de ce monde et de ce temps une image qui frémit de ferveur et de mélancolie : Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Statue de la fatigue, Âges, Vie Poésie, Saison cinq, voilà quelques repères d’une exploration poétique désormais assurée de laisser une trace profonde.

R. V.

 G. Charlier, les Lettres françaises de Belgique (Albert, Bruxelles, 1938). / V. Mallison, Modern Belgian Literature, 1830-1960 (Londres, 1966). / L. G. Andreïev, Cent Ans de littérature belge (Moscou, 1967). / C. Bussy, Anthologie du surréalisme en Belgique (Gallimard, 1973).


La littérature d’expression néerlandaise

Le point de départ des lettres néerlandaises se trouve à l’est de la Flandre, dans les collines du Limbourg. La vieille église de Maastricht porte le nom du saint qui fut à l’origine du premier ouvrage littéraire connu en langue vulgaire : Vie de saint Servais. Mais on admet l’existence d’une littérature orale bien avant 1170 dans les Pays-Bas du Sud, qui jouissent au cours du Moyen Âge d’une culture riche et diverse, favorisant, pendant plusieurs siècles, l’éclosion d’œuvres poétiques d’une grande variété. Moins heureuse que les opulentes cités de la Flandre et du Brabant, la partie septentrionale du territoire linguistique néerlandais, la Hollande actuelle, reste à cette époque dans l’ombre. Elle ne prendra réellement son essor qu’au moment où le Sud entrera dans une période d’appauvrissement culturel, vers la fin du xvie s. Quatre cents ans de séparation politique, religieuse et sociale créeront ensuite des différences secondaires, sans jamais rompre pourtant l’unité de la langue. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la communion littéraire est telle que la distinction est en voie de disparition totale. La pondération innée des uns et la vivacité des autres se complètent, au plus grand profit des lettres actuelles.