Grande Encyclopédie Larousse 1971-1976Éd. 1971-1976
B

Belgique (suite)

La narration

Né d’une Wallonne et d’un Flamand, Charles De Coster (1827-1879) ne vécut guère qu’à Bruxelles, où, de trente à quarante ans, il construisit son chef-d’œuvre. Amoureux de peinture, liseur d’ouvrages historiques et politiques, cet aristocrate épris de folklore se met à l’écoute du peuple, et c’est de cette diversité d’éléments qu’il forgera son identité de conteur. L’ouvrage, publié sans grand succès, est relancé en 1867, avec une préface fantaisiste, sous ce titre définitif qui avoue un peu son Rabelais : la Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au pays de Flandre et ailleurs. La source de l’ouvrage, d’abord suivie d’assez près puis oubliée en route, était la version flamande d’un recueil d’anecdotes et de farces en bas allemand dont le héros avait été vite adopté par la Flandre populaire. Celle-ci le fera naître à Damme, près de Bruges, et c’est bien là que De Coster prend son personnage. Mais il ne l’y laisse pas longtemps, car Thyl sera essentiellement un héros itinérant comme Ulysse, Pantagruel ou don Quichotte. Banni pour un propos imprudent, il devrait aller en pèlerinage à Rome, mais il s’attarde en chemin, tandis que l’attendent au pays ses parents et sa petite voisine Nele. Il reviendra à Damme juste à temps pour voir supplicier son père, dénoncé comme hérétique. Il le venge, sa mère meurt, et le voilà reparti, cette fois pour fomenter partout la révolte. En compagnie de son ami Lamme Goedzak, il rejoint les résistants marins que l’histoire du xvie s. a appelés les « gueux de mer ». Nele est venue le retrouver, et il l’épouse ; la guerre finie, ils s’installent dans la Zélande devenue libre, mais toute proche de la Flandre opprimée. Ici le récit, qui du picaresque était passé à l’historique, se fait fantasmagorie dans une vision qui laisse le héros comme mort. Au moment où l’on va l’enterrer, Thyl se redresse, car, ainsi que Nele, il est immortel. Et tous deux s’en vont par les chemins de la terre et du temps... Greffer l’histoire et son interprétation passionnée sur le folklore, telle avait été l’idée créatrice d’où germa le livre. Et cette combinaison poétique d’une connaissance et d’une sensibilité, le poète l’a enveloppée dans son amour pour un paysage, des mœurs et un climat. Mais il fallait un style de langage : De Coster l’a trouvé dans un frottis d’archaïsme nourri aux meilleures sources françaises et truffé çà et là de termes empruntés au flamand populaire. Au début, le récit va par phrases-alinéas ne dépassant pas trois lignes — sorte de terza rima en prose. Par la suite, les nécessités narratives ou descriptives amèneront souvent un infléchissement discursif de ce langage d’abord tout lyrique, à moins que ne s’installe le dialogue, quitte à revenir de là au verset bref et serré qui est la vraie trame rythmique, le pas de route du poème. Toute une diversité d’épisodes allant du comique au tragique est liée par l’entrain continu du récit, infatigablement déroulé dans son décor tour à tour naturiste ou historique et balancé dans le cycle des saisons. Mais, en même temps que cette recréation d’une Flandre d’autrefois et de toujours, le livre de De Coster a voulu être un acte de combat dont nous accepterons mieux le manichéisme un peu sommaire (figuré notamment dans les personnages de Charles Quint et de Philippe II) si nous nous reportons à l’affrontement, vers le milieu du xixe s., des partis conservateurs et d’une intelligentsia violemment anticléricale. Sous les personnages et les problèmes d’un ancien temps, ce filleul d’archevêque qui avait rallié le camp des « libéraux » sent tressaillir les problèmes et les personnages de son époque. Comme Heine, Carducci ou Hugo, il chante sa carmagnole, mais il le fait dans un récit où le fabliau, l’idylle et le fait divers historique se coudoient. Et la scène fantastico-symbolique de la fin du livre fera la synthèse de la philosophie politique, d’une ardeur naturiste et d’une morale de la vie.

Avec De Coster et sa géniale imagerie, la littérature française de Belgique était devenue une grande littérature. Et, cependant, l’auteur d’Ulenspiegel meurt isolé, presque méconnu, au moment où commence la fermentation qui allait produire le fiévreux épanouissement des années 80 à 90. Cette fermentation aura lieu en partie autour de Camille Lemonnier (1844-1913), personnalité entraînante en même temps qu’artiste puissant, à qui ses confrères décerneront le titre de « maréchal des lettres belges ». En tant que tenant du réalisme il ne surgit pas du néant, et les noms d’Émile Greyson, de Caroline Gravière ou de Xavier de Reul peuvent annoncer le sien. Mais, dès 1881, la publication d’Un mâle, histoire haute en couleur des amours d’un braconnier dans sa forêt, marque incontestablement l’entrée en force de la littérature belge dans le courant naturaliste. Débordant de vie, allant d’un élan naturel au drame, grand peintre par les mots, l’auteur des Charniers, de Happe-Chair, d’Au cœur frais de la forêt est un narrateur épique auquel on ne peut reprocher qu’une exubérance verbale, travers de son temps. Peut-être survivra-t-il par des récits où, apaisant sa palette flamboyante, il touche à un idyllisme simple et humain : Comme va le ruisseau (1903) ou le Vent dans les moulins annoncent la vague, au demeurant paisible, du récit régionaliste. Mais, en attendant celle-ci, il faut placer à côté de Lemonnier l’âpre et savoureux Georges Eekhoud (1854-1927) [Kees Doorik, les Kermesses, la Nouvelle Carthage] ainsi que ce conteur rival des peintres que fut Eugène Demolder (1862-1919) [la Route d’émeraude, le Jardinier de la Pompadour], et signaler en marge le secret et fin Henri Maubel (1862-1917). Puis vient, dans les toutes dernières années du siècle, une cohorte de conteurs dont la probité d’observation et d’écriture dessine amoureusement l’horizon d’un terroir : Georges Virrès, Maurice Des Ombiaux, Hubert Stiernet, Maurice Gauchez, Léopold Courouble et, un peu au-dessus d’eux, Edmond Glesener (1874-1951) [le Cœur de François Remy, 1904], le tendre Louis Delattre (1870-1938) et surtout Hubert Krains (1862-1934), auteur du Pain noir (1904) et de Mes amis (1921). Une discipline de simplicité, qui s’appuie sur une connaissance assurée des êtres et des mœurs, fait de Krains un classique du réalisme quotidien.